Il y a 100 ans, le 24 mai 1926, naissait le Heimatbund
1/ Le contexte alsacien avant 1926
Ayant remporté la lutte pour l’autonomie, en 1911, les Alsaciens-Lorrains obtenaient de l’Allemagne leur propre Constitution ainsi qu’un statut d’autonomie avec un gouvernement à Strasbourg leur permettant de gérer leurs affaires sur place. Au sein du Reichsland, ils bénéficiaient de lois sociales parmi les plus progressistes d’Europe, d’infrastructures modernes et d’une administration efficace. Ils étaient donc pleins d’espoir pour leur avenir dans le Reich et son système fédéral dans lequel ils avaient pris leurs marques ; leur intégration était en passe de se réaliser : « En 1914, rares sont les Alsaciens qui militent encore pour un retour à la France », note Alfred Wahl[1]. Et lors de la mobilisation de 1914, la population alsacienne fit preuve de loyalisme. Aussi, au début du conflit prit-elle généralement position pour le Reich en témoignant d’une réelle solidarité avec les Allemands.
L’Alsace émancipée
Durant la période du Reichsland, les Alsaciens avaient acquis une nouvelle fierté ainsi qu’un sentiment national. Maîtres dans leur pays et libres de décider de ce qu’ils jugeaient bon pour eux, ils avaient développé un esprit de responsabilité ainsi qu’une maturité politique : « L’Alsace revenait plus consciente de sa personnalité qu’elle avait appris à défendre contre toutes les tentatives d’oppression, fortifiée dans la lutte, jalouse des libertés conquises, habituée à prendre elle-même en main le soin de ses propres affaires », écrit le chanoine Eugène Muller[2]. À l’évidence, l’Alsace émancipée de 1918 n’était plus celle de 1870.
Alors que les esprits s’échauffaient partout en faveur de la guerre, les Alsaciens y étaient opposés : « Le peuple alsacien, dans son écrasante majorité, n’a pas voulu de guerre. Ce qu’il voulait, c’était achever son développement politique dans le cadre de l’empire allemand…», avaient déclaré solennellement et conjointement les présidents des deux chambres du Landtag, le Dr Hoeffel et le Dr Ricklin, soutenus par leurs collègues, lors de la session du 5 juin 1917. Quant au pasteur Charles Scheer, député de Mulhouse en 1919, il avait écrit en 1914 : « Aucun danger national venant de l’Alsace ne menace l’Empire allemand (…) Les Alsaciens ont renoncé à l’appartenance politique à la France (…) (Ils) sont animés d’un esprit démocratique et sont prêts à collaborer, dans le cadre de l’État allemand, à la réalisation des grandes idées libérales de la philosophie classique allemande »[3]. De fait, dans leur grande majorité les Alsaciens voulaient rester Allemands.
Le 25 octobre 1918, pour tenter de sauver le Reichsland, le Reichstag vota in extremis une loi qui devait en faire un État autonome à 100%. Une mesure trop tardive pour pouvoir être mise en oeuvre. Par ailleurs la dureté de la dictature militaire allemande des années de guerre avait beaucoup entamé le crédit de l’Allemagne : « En 4 ans, le pouvoir militaire a réussi par ses excès à détacher l’opinion de l’Allemagne », écrit Bernard Vogler[4]. Aussi, pour éviter le rattachement à la France, dès septembre 1918, beaucoup se tournèrent vers l’option neutraliste.
L’arrivée des « Libérateurs » et l’éblouissement tricolore
La France avait fait du retour de l’Alsace un but de guerre. Aussi, les grandioses fêtes de la « Libération » de novembre 1918, parfaitement orchestrées par la propagande française pour susciter l’enthousiasme, devaient-elles marquer le retour définitif de la « mère patrie ». Elles devaient surtout servir à éviter le plébiscite qu’avait prôné l’Américain Wilson[5].
Mais pour les Alsaciens, l’armistice signifiait avant tout la fin des souffrances et des privations dues à la guerre, ainsi que le retour des Feldgraue alsaciens, maris, frères ou fils.
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De leur côté, officiels et généraux français s’étaient répandus en assurances solennelles et enjôleuses de respect à l’égard des particularismes alsaciens et des libertés. Tous brossaient des tableaux idylliques d’un avenir radieux : le paradis tricolore attendait les Alsaciens ! De là allait naître une atmosphère de confiance. Beaucoup se mirent à rêver à des jours meilleurs en oubliant les vieilles tares originelles de la France « une et indivisible », son jacobinisme obsessionnel, son laïcisme et sa négation systématique des identités régionales. Certains caressaient même l’espoir d’une Alsace-Lorraine autonome sous souveraineté française.
La douche froide
Mais inéluctablement les Français revenaient avec leur ego de conquérants, leur idéologie jacobine surannée, leur centralisme archaïque, leurs préfets… et leur germanophobie viscérale. Ils n’avaient qu’une hâte : « débochiser l’Alsace » pour tourner rapidement la page du Reichsland.
D’ailleurs, en violation du droit international, une des premières mesures françaises fut de livrer l’Alsace-Lorraine au nettoyage ethnique qui se solda par l’expulsion de 128 000 à 150 000 Altdeutsche, qualifiés d’Indésirables, et Alsaciens germanophiles[6]. D’autres mesures iniques furent l’instauration de cartes d’identités discriminantes, selon des critères ethniques, et la création de commissions de triage, simulacres de tribunaux, instituées dès le 2 novembre 1918. Le droit du sol était foulé aux pieds. La revente des biens allemands séquestrés à la suite des expulsions donna lieu à d’énormes magouilles financières qui heurtèrent les Alsaciens.
2/ De déceptions en désillusions
D’entrée, les autorités françaises affichèrent leur intention de procéder à une assimilation rapide et totale de l’Alsace à la France. Du jour au lendemain on demanda aux Alsaciens de renier leur identité pour se fondre dans le moule français. La langue allemande du pays fut clouée au pilori, ostracisée à l’école et considérée comme une langue étrangère. L’option d’un bilinguisme officiel ne fut pas même envisagée. Bilinguisme n’est pas français !
Les Alsaciens et leurs acquis du Reichsland furent traités par le mépris, la Constitution alsacienne et les institutions du Reichsland ignorées. Le Landtag, qui jadis votait le budget et les lois du pays et qui s’était transformé en Conseil National (Nationalrat), fut supprimé.
Pour hâter l’assimilation linguistique, à l’école on eut recours à la « méthode directe » qui consistait à plonger les élèves dans un bain linguistique exclusivement français, sans référence aucune à l’allemand[7]. L’université de Strasbourg fut mise au service de la francisation de l’Alsace. Le Président Raymond Poincaré[8] lui attribua la mission de « citadelle avancée de l’esprit français sur le Rhin ». Christian Pfister, nommé dès 1919 à la chaire d’Histoire, fut chargé de réécrire l’histoire dans un sens français.
Quant à la nouvelle administration du pays, elle s’avéra très vite d’une parfaite inefficacité. Dès 1919, elle conduisit à des difficultés économiques et des grèves qui, à partir de 1920, mutèrent en une lutte pour la défense des Heimatrechte et le respect des droits acquis.
Parachutés en grand nombre aux postes de commandement du pays, les fonctionnaires français, grisés par la victoire et persuadés de leur supériorité culturelle, se conduisirent souvent en véritables fonctionnaires coloniaux, imposant partout leur langue… que 90% des Alsaciens ignoraient. Quant aux fonctionnaires alsaciens, en raison de leur connaissance imparfaite du français, ils perdaient tout espoir d’avancement et voyaient leurs traitement diminuer.
Effarés par l’obsession centralisatrice des Français et agacés par l’inefficacité de leur système politique, les Alsaciens raillaient la pagaille et les lenteurs administratives.
Enfin, du côté des catholiques alsaciens, on s’inquiétait à raison du laïcisme et de l’anticléricalisme des Français. Ainsi, les motifs d’insatisfaction s’accumulèrent et ne tardèrent pas à raviver le feu de l’autonomisme qui couvait.
La déclaration d’Édouard Herriot mit le feu aux poudres
Le 17 juin 1924, le président du Conseil Édouard Herriot annonça l’introduction de la législation républicaine en Alsace, dont les lois laïques[9] et la suppression du Commissariat général pour l’Alsace-Lorraine à Strasbourg[10]. Dès lors la cote de la France s’effondra.
Les catholiques se mobilisèrent alors pour en finir avec la dictature et les oukases parisiens. Des manifestations de protestation contre la politique du cartel des gauches dirigé par Herriot éclatèrent. Ainsi, le 20 juillet 1924, une protestation monstre réunit 50 000 personnes place Kleber. À la chute du cabinet Herriot, le 10 avril 1925, c’est son successeur Paul Painlevé qui, par une déclaration apaisante le 21 avril, mit fin au conflit.
Le 9 mai 1925 parution du premier n° de la Zukunft
Peu après la chute du gouvernement Herriot parut un nouvel hebdomadaire relayant la grogne qui montait, Die Zukunft, créée à l’initiative de René Hauss, fils de l’ancien secrétaire d’État du Reichsland, du journaliste Paul Schall et du banquier Émile Pink.
Ce journal revendiquait un statut d’autonomie semblable à celui de 1911, mais dans le cadre de la France et dans un sens fédéraliste, et appelait au rassemblement des Alsaciens décidés à sauvegarder les droits de la Heimat. Pour favoriser le consensus, il évitait cependant de mettre en avant la question religieuse. La Zukunft souscrivait à l’idée d’une « minorité nationale alsacienne » et se montrait favorable à un plébiscite et à une renégociation du traité de Versailles, ce qui éveilla immédiatement un formidable écho[11]. Pour Alfred Wahl[12], la parution de la Zukunft « est un événement essentiel de l’histoire de l’Alsace de l’entre-deux-guerres (…) Elle constitue l’acte de naissance de l’autonomisme qui couvait depuis 1919 ».
Immédiatement, les attaques contre le journal fusèrent. Le Journal d’Alsace et de Lorraine de Jules-Albert Jaeger traita les dirigeants de « comploteurs, tarés, moralement véreux, pro-allemands ou d’origine allemande ». Les nationaux l’accusèrent d’être financé par Berlin et à coup de millions de marks-or par l’industriel sarrois Röckling. Cependant, leurs propres journaux étaient tous plus ou moins subventionnés par Paris !!!
Pour couper court à ce déferlement d’attaques, le 3 janvier 1926, le Dr Ricklin se mit à la tête de la rédaction[13], assurant qu’il défendrait l’autonomisme « dans le cadre de la France » et que toute revendication séparatiste serait écartée. Il exigea encore des rédacteurs qu’ils s’engagent à rejeter tout séparatisme et tout lien avec l’Allemagne politique ou financière.
Au sein de la Volkspartei, l’impact des revendications autonomistes faisait craindre un risque d’éclatement du parti où les « nationaux » organisaient l’agitation et pointaient une menace séparatiste. Pour préserver l’unité, elle s’en tint d’abord à une position critique. Mais par la suite, sous l’influence croissante de la Zukunft, elle révisa son programme dans un sens plus régionaliste allant jusqu’à reprendre le langage des autonomistes. Elle finit par se dégager de l’influence des « nationaux » de son aile droite. Quant aux partis traditionnels, menacés de perdre des adhérents, ils finirent eux aussi par adopter des idées plus ou moins autonomisantes.
3/ Le Heimatbund monte aux créneaux : l’union fait la force !
Le contexte
Depuis 1924, un nouveau vent d’autonomisme soufflait sur l’Alsace. Des Alsaciens s’élevèrent alors contre les injustices et les tentatives d’oppression de Paris. Ils appelèrent les défenseurs des droits de la patrie, les Heimatrechtler, de l’ensemble de l’échiquier politique à former un pacte d’entente en vue de constituer un front uni. Dès lors, au sein des partis, la fracture entre assimilationnistes et Heimatrechtler ne cessait de se creuser. Le nombre de ceux qui pensaient que le moment était venu pour réaliser l’union des défenseurs de l’autonomie enflait. C’est ainsi que le 1er février 1926 fut créé un premier « front uni » (Einheitsfront) regroupant principalement des militants communistes, des socialistes dissidents, des régionalistes et des catholiques sociaux de l’aile gauche de l’UPR.
Cependant, Paris continuait d’accumuler maladresses et faux pas. De sorte qu’à partir de 1926, la quasi-totalité des partis prônaient à nouveau l’autonomie de l’administration régionale avec un budget propre ainsi que des classes primaires en allemand. Même le parti bourgeois des démocrates libéraux, plutôt assimilationniste, se prononça alors pour une certaine décentralisation et en faveur d’un bilinguisme « mesuré ». Les communistes allaient jusqu’à prôner l’autodétermination et le plébiscite. Il n’y avait plus guère que le parti socialiste, toujours accroché à son jacobinisme invétéré, qui continuait à réclamer l’assimilation totale !
Après plusieurs réunions de concertation du comité en charge de constituer le Heimatbund, le 24 mai 1926[14], eut lieu la réunion de lancement au restaurant Luxhof à Strasbourg[15].
L’assemblée composée de soixante-cinq personnes était présidée par le Dr Ricklin, assisté de Jean Keppi, secrétaire général de la mairie de Haguenau, et de Médard Brogly, tous deux membres de la Volkspartei. Elle fut chargée d’entériner le lancement du Heimatbund en adoptant les grandes lignes de son Manifeste, élaboré par le comité réuni une première fois dès le 27 janvier 1926. Ce comité provisoire, constitué de Ricklin, Zemb et Keppi, fut chargé de publier la mouture définitive du Manifeste et de réunir 100 signatures. Le Dr Ricklin accepta la présidence et Jean Keppi la charge de secrétaire général.
Le Manifeste, signé entre temps par 102 personnalités, fut donc officialisé le 5 juin et publié à partir du 7 juin 1926 dans toute la presse catholique, puis dans les autres journaux[16].
Les signataires étaient de toutes les catégories sociales. Parmi eux, 2 conseillers généraux[17] et 3 députés de la Volkspartei[18]. Tous dénonçaient avec véhémence la politique d’assimilation de la France. Leur appel était adressé « à tous les Alsaciens-Lorrains fidèles à la Heimat » :
« C’est à une heure lourde de destin, que les soussignés s’adressent au peuple alsacien-lorrain pour l’appeler à l’action. Hésiter davantage, serait trahir notre pays et nous rabaisser nous-mêmes, car la mesure est comble.
Depuis sept ans, nous nous sommes vus jour après jour dépouillés de nos droits dans notre propre Heimat ; toutes les promesses solennelles qui nous ont été faites, ont été bafouées ; on a cherché à étrangler nos caractéristiques ethniques, notre langue, nos traditions et nos coutumes. Nous savons aujourd’hui que les fanatiques partisans de l’assimilation veulent s’attaquer à l’essence même, à l’âme et à la culture du peuple alsacien-lorrain, sans respect aucun de la liberté de conscience et de la conviction intime des Alsaciens-Lorrains. Dès que nous parlons des droits et des libertés, naturels ou acquis, de notre Heimat et de notre peuple, on nous raille, on nous accable de calomnies et de menaces. Sous aucun prétexte, nous ne supporterons plus longtemps cette situation affligeante ».
Le Manifeste appelait à l’union de tous les Alsaciens-Lorrains conscients d’eux-mêmes et à leur lutte pour les droits de la « minorité nationale alsacienne-lorraine ». Le combat étant existentiel, il les invitait à établir un front unique, « afin de ne pas affaiblir notre force combative par des querelles idéologiques ou des querelles de partis ».
Les grandes lignes de la doctrine politique du Heimatbund
C’est dans un esprit fédéraliste que les signataires demandaient « l’autonomie complète dans le cadre de la France » à travers la création d’un État alsacien autonome avec son exécutif, son assemblée législative élue au suffrage universel et son administration propre. Nulle part, il n’était question d’une quelconque revendication de souveraineté. Cette autonomie serait le garant du respect religieux, culturel, économique : « La garantie des droits ethniques imprescriptibles et inaliénables du peuple alsacien et lorrain ne sera assurée que si nous obtenons, en notre qualité de minorité nationale, l’autonomie complète dans le cadre de la France ».
. En matière religieuse, le Manifeste affichait ostensiblement une neutralité en préconisant « le maintien de la législation actuelle, jusqu’à ce que le peuple alsacien soit en état de prendre lui-même une décision définitive à ce sujet ». Il était ainsi favorable au maintien du statu-quo. Pour permettre une plateforme commune avec les partis anticléricaux, le Heimatbund fut ainsi contraint de mettre de côté les problèmes religieux, ce qui fut sa faiblesse.
. Pour les Heimatbündler, la langue était l’âme du peuple. Aussi réclamaient-ils le respect de la langue régionale et un bilinguisme généralisé : « La langue allemande doit prendre dans la vie publique de notre pays le rang qui lui revient comme langue maternelle de la majeure partie de notre peuple et en tant qu’une des premières langues de culture du monde. À l’école elle doit être le point de départ et le véhicule permanent de l’enseignement en même temps qu’une matière d’enseignement avec examen terminal. Dans l’administration et devant les tribunaux, on doit lui accorder la même considération qu’à la langue française ».
. Concernant les revendications sociales, les Heimatbündler exigeaient plus de justice sociale et une réforme des impôts particulièrement injustes en Alsace. Par ailleurs, ils demandaient « une place au soleil pour nos enfants qui se sont orientés vers une carrière administrative. Eux seuls peuvent assurer ce travail administratif jusqu’aux postes les plus élevés, parce que du fait de notre particularisme linguistique et culturel, ce travail est deux fois plus difficile… ».
En outre, ils réclamaient l’autonomie complète du réseau des chemins de fer d’A-L ; la protection de l’agriculture, du commerce et de l’industrie d’A-L, dans tous les traités commerciaux étrangers, ainsi qu’à l’égard de la concurrence des départements de l’Intérieur ; le rétablissement de l’ancienne législation communale…
Pour finir, les Heimatbündler tenaient à affirmer leur attachement à l’idée de paix et de réconciliation franco-allemande : « Nous sommes partisans enthousiastes de l’idée de paix et de collaboration internationale, ennemis du chauvinisme, de l’impérialisme et du militarisme sous toutes ses formes. Notre pays doit être en mesure de devenir le point de rencontre entre deux cultures ; il doit participer à la réconciliation de la France et de l’Allemagne, et à l’œuvre de civilisation commune de l’Europe occidentale et centrale ».
Leur intention appuyée était de « regrouper tout le peuple alsacien-lorrain dans une ligue de défense et ne pas être un nouveau parti, seulement une organisation destinée à amener les partis existants à renoncer à la politique d’atermoiement, de faiblesse et d’illusions, et à mener avec une force inébranlable, le combat pour les droits ethniques et du pays d’Alsace-Lorraine».
Un torrent de calomnies
L’appel déclencha une formidable levée de boucliers de la part des partis nationaux et de tous les tenants d’un chauvinisme étroit et haineux, ligués contre les revendications régionalistes des Alsaciens. Les initiateurs du Heimatbund furent voués aux gémonies. Même l’évêque y alla de sa condamnation, ce qui amena les membres catholiques du Heimatbund à s’en remettre à l’arbitrage du Pape.
À Paris, où le principe de subsidiarité était quasiment inconnu, on n’était pas loin de considérer qu’il s’agissait d’un acte de sédition en assimilant l’autonomisme au séparatisme. On subodorait l’« attentat perpétré contre l’unité nationale »[19].
Dans une France « une et indivisible » aux traditions centralistes si ancrées, les critiques les plus vives se concentrèrent sur la conviction des Heimatrechtler que les Alsaciens formaient une « minorité nationale ».
Parmi les plus virulents opposants aux Heimatbündler, les loges, les associations patriotiques, les socialistes, la presse royaliste et, plus généralement, la presse « nationale ». Ensemble, ils accablèrent les Heimatrechtler d’outrages et les diabolisèrent en les traitant de « francophobes », « séparatistes », « irrédentistes », « deutschvölkische Stahlhelmleute », « moisissure[20]». Des « comités d’action anti-autonomistes » furent créés en Haute et Basse Alsace pour lutter contre « les menées antinationales de la Zukunft et du Heimatbund ».
Cependant, l’impact du Manifeste dans l’opinion et les partis demeurait considérable. Aussi, les idées du Heimatbund se trouvèrent-elles rapidement au centre du débat politique. L’Alsace fut alors coupée en deux camps opposés : autonomistes d’un côté, « nationaux » de l’autre.
Paris choisit de sévir
À Paris, on s’affola et on chercha à donner à l’action des Heimatrechtler un caractère illégal et subversif. L’idée du recours à des sanctions pour faire taire les protestations alsaciennes gagna le gouvernement. En Alsace même, les journaux des nationaux appelaient à la répression. Ainsi le Journal d’Alsace et de Lorraine demandait au gouvernement d’user de « mesures de force » à l’encontre des Heimatbündler. À Paris, le journal « Le Temps » réclamait « des mesures d’exception contre les autonomistes ». Keppi répondra aux attaques par un tract percutant.
Aussi, par une note du 11 juin 1926, Pierre Laval, ministre de la Justice, ordonna-t-il une série de sanctions contre les signataires du Heimatbund, accusés de « porter atteinte à l’unité nationale ». Le but : les priver de moyens d’existence. Le gouvernement interdira également « toute réunion publique et toute manifestation ayant trait à la discussion sur l’autonomie politique de l’Alsace-Lorraine », ce qui renforça encore le sentiment d’injustice chez beaucoup.
Les sanctions
. Tous les maires et employés municipaux signataires du Heimatbund furent immédiatement suspendus et déférés devant les instances disciplinaires ;
. Les fonctionnaires publics furent suspendus sur le champ de leur fonction (neuf cheminots et deux fonctionnaires). Deux autres subirent une mutation disciplinaire ;
. Son mandat officiel fut retiré au notaire de Benfeld, Achille Daessle ;
. La qualité de médecin-conseil fut enlevée à tous les médecins signataires ;
. Les deux conseillers généraux eurent le choix, soit de retirer leur signature du Manifeste, soit de renoncer à leur mandat.
Le Heimatbund vola au secours de ceux qui se trouvaient sans ressources par des quêtes et des souscriptions. L’Elsässer, l’Elsässer Kurier, la Heimat ainsi que les communistes protestèrent vigoureusement contre les sanctions. Idem pour la Volkspartei où, hormis les « nationaux », la plupart des élus, poussés par la base populaire, protestèrent énergiquement eux aussi.
La police politique fut chargée d’encadrer et d’étouffer cet autonomisme. À cette fin, elle utilisa des informateurs infiltrés et des agents provocateurs, fabriqua de fausses preuves et organisa des traquenards… obérant ainsi sérieusement la légitimité des procès qui suivront.
22 août 1926 : Der blutige Sonntag von Colmar
La répression eut pour effet de rapprocher Heimatbündler, communistes et autonomisants de la Volkspartei. Tous s’insurgèrent contre les sanctions et se sentirent solidaires. Une manifestation de protestation fut fixée au 22 août 1926 à 14h45 à Colmar ; le préfet Henri Gasser accorda par écrit l’autorisation gouvernementale. Ce jour-là, communistes, Heimatbündler (arborant un Bändele rot un wiss), hommes de la Zukunft et du Heimatrechtliche Flügel de la Volkspartei (section de Colmar) devaient manifester côte à côte.
Mais quand ils convergèrent à Colmar, ils tombèrent dans un piège ourdi par la préfecture qui, malgré l’autorisation officielle accordée, avait suscité une coalition de plusieurs centaines de patriotes et de fascistes venus des régions limitrophes (Camelots du Roi, militants de l’Action Française, Engagés volontaires, Anciens combattants...) et structurés en commandos d’attaque pour saboter la manifestation. Sur tout le parcours conduisant de la gare aux Catherinettes, les centaines de manifestants eurent à subir les assauts répétés des commandos de patriotes hurlant des injures, armés de cannes plombées, de matraques et de lattes cloutées. Une soixantaine[21] de Heimatrechtler furent blessés au sol[22]. La police laissa faire en assistant sans intervenir aux tabassages et aux brutalités perpétrées par les « patriotes » sur les Heimatrechtler… qui firent les frais des arrestations et des procès-verbaux. Quant au préfet Gasser, il régala de Freibier les gendarmes et les contre-manifestants patriotes.
L’Elsässer et l’Elsässer Kurier s’indignèrent de l’attitude de la gendarmerie[23] et du préfet. Au sein de la Volkspartei, on se déchirait sur l’attitude à adopter. De leur côté, assimilationnistes et nationaux jubilaient : « C’est une bonne journée pour la France ! », écrit le 23 août 1926 le Journal de l’Est, organe de la bourgeoisie nationale d’Alsace dirigé par Jules Albert Jaeger.
Cependant, les sanctions et les multiples polémiques qu’elles provoquèrent, permirent de clarifier les positions des uns et des autres au sein des partis, entre ceux favorables à l’autonomie et aux Heimatrechte et les autres plus « légalistes », sensibles aux discours des nationaux.
Pour répondre aux attaques, il manquait aux autonomistes un quotidien : le 23 décembre 1926, il fut remédié à ce manque par la création, à l’initiative du Dr Ricklin, de la Volksstimme placée sous la direction de l’abbé Fashauer. Une maison d’édition, la Erwina, compléta le dispositif.
L’autonomisme alsacien se renforça encore avec la parution le 19 février 1927 du périodique la Wahrheit du baron Zorn von Bulach et, le 25 septembre 1927, par l’émergence d’un nouveau parti fondé par Karl Roos, qui en prit la direction, René Hauss et Paul Schall : l’« Elsass-Lothringische Autonomistenpartei ». [24]
Les positions se durcirent
À Paris, on pensait que l’intimidation suite aux sanctions avait réussi. Or, le Heimatbund continuait à agir comme un catalyseur du mouvement autonomiste. En effet, si dans un premier temps les grands partis[25]restèrent sur une prudente réserve, l’idée d’un front uni de tous les partis de la Heimatbewegung n’en continua pas moins d’avancer. Les positions se durcirent et des lignes de fracture apparurent au sein des partis. Des recompositions suivirent.
Dissensions et disparition du Heimatbund
En mai 1927, suite aux dissensions apparues au sein du Heimatbund entre ceux, comme Keppi ou Ricklin, qui souhaitaient que le mouvement restât un mouvement d’action et de réflexion au-dessus des partis et ceux, derrière Schall et René Hauss, qui voulaient en faire un parti autonomiste, Keppi démissionna de son poste de secrétaire général et retourna à la Volkspartei. Il fut remplacé par le Dr Karl Roos qui fut le dernier secrétaire général du Heimatbund.
Scissions autour d’un clivage autonomistes / jacobins : l’ombre du Heimatbund
En novembre 1928, face au nombre grandissant de ses membres qui se sentaient irrésistiblement attirés par la Zukunft et les idéaux du Heimatbund, la Volkspartei adopta une résolution régionaliste en faveur d’une administration régionale, d’un conseil régional composé de représentants élus et d’un budget régional. L’aile nationale du parti était désormais minoritaire.
En décembre 1928, une scission intervint au sein de la Volkspartei du fait de la démission des députés nationaux[26] qui fondèrent l’Action Populaire Nationale d’Alsace (APNA), un parti qui ne trouvera guère d’audience ni dans le clergé, ni dans les milieux populaires. La Volkspartei[27](UPRNA), adopta alors le sigle UPR en abandonnant « Nationale d’Alsace ». Le départ des « nationaux » consacra le triomphe des autonomisants qui s’emparèrent des commandes du parti. Dès lors, le parti catholique fut résolument régionaliste/autonomiste.
Exclu du Parti communiste qui l’accusait de collusion avec les forces bourgeoises et les autonomistes cléricaux, en juin 1929, le député Jean-Pierre Mourer créa le Parti Communiste - Opposition que rejoignit le député communiste Charles Hueber, suivi par la majorité des communistes de Basse-Alsace[28]. Ce parti autonomiste/séparatiste eut comme alliée la Landespartei, plus éloignée de la sphère cléricale, et dont il se sentait le plus proche quant aux revendications sociales[29].
Même scénario chez les radicaux, laïques et anticléricaux, où de vives tensions apparurent entre Lucien Minck, directeur de La République et rallié au centralisme, et le pasteur Georges Wolf. Favorable au Einheitsfront, ce dernier fut à l’origine de la mutation autonomiste du radicalisme alsacien. En effet, le 3 octobre 1926, Georges Wolf claquait la porte de la rédaction du journal et celle du parti, provoquant ainsi la scission au sein du mouvement radical alsacien. En novembre 1926, suivi par Camille Dahlet[30], il fonda la Elsässische Fortschrittspartei, un parti autonomiste progressiste, qui se donna comme organe Das Neue Elsass.
À nouveau la répression
Plutôt que de chercher à éteindre l’incendie en répondant aux vœux des Alsaciens, le gouvernement opta à nouveau pour la répression. Elle commença avec l’interdiction de tous les journaux autonomistes, dont la Zukunft et la Volksstimme, en vertu d’une loi autorisant le gouvernement à interdire, sur l’ensemble du territoire, « les journaux paraissant en langue étrangère ». Un odieux déni de droit, non seulement parce que l’allemand était la langue légitime d’Alsace, mais aussi parce que cette mesure avait un caractère discriminatoire, l’écrasante majorité des journaux en Alsace étant rédigés en allemand… y compris les feuilles nationalistes. Entre le 12 décembre 1927 et le 17 mars 1928 plus d’une demi-douzaine de titres autonomistes furent ainsi interdits.
Le procès de Colmar de mai 1928, der Komplottprozess
Dans la nuit de Noël 1927, la police spéciale procéda à plus de 100 perquisitions. Entre décembre 1927 et mars 1928, 23 des principales figures des Heimatrechtler[31] furent arrêtées sous l’accusation de « complot contre la sûreté de l’État et l’unité nationale » (par insuffisance de charges, 8 prévenus furent libérés en cours d’instruction). Tout au long du procès, ouvert à Colmar le 1er mai 1928, on chercha en vain la réalité du complot. Aussi, faute de preuves, le « Komplottprozess », aboutira à un retentissant flop judiciaire : 11 des quinze inculpés présents au banc des accusés furent acquittés et remis en liberté, seuls Rossé, Ricklin, Schall et Fashauer furent condamnés à un an de prison et 5 ans d’interdiction de séjour, une condamnation qui provoqua un tollé général dans tous les milieux populaires… aussi furent-ils tous graciés dès juillet 1928. Karl Roos, condamné à Colmar par contumace à 15 ans de détention et 20 ans d’interdiction de séjour (12.6.1928), fut rejugé à Besançon en juin 1929 et acquitté. La lutte pour l’autonomie allait continuer.
Succès électoraux historiques
À partir de 1928, les autonomistes de tous bords que le Heimatbund avait contribué à mobiliser, volèrent de victoire en victoire. Ils engrangèrent leur premier succès aux législatives d’avril 1928 où les autonomistes/régionalistes emportèrent 11 sièges[32] de députés sur 16.
Aux cantonales d’octobre 1928, les candidats officiels de l’UPR se heurtèrent presque partout aux autonomisants de l’aile gauche du parti, partisans du front unique prôné par le Heimatbund.
Aux municipales de mai 1929, grâce au Volksfront, les autonomistes emportèrent un véritable triomphe à Strasbourg[33], Colmar, Haguenau, Saverne, Huningue, Sélestat et dans de nombreuses autres localités.
Impact du Heimatbund
Grâce au Heimatbund, qui fit bouger les lignes, un grand pas vers l’autonomie était franchi. En structurant et en popularisant le mouvement autonomiste, en lui donnant un contenu politique, fondé sur un évident particularisme et une légitimité historiques, culturels et économiques, il poussa les partis et les forces existantes à la constitution d’un front unique (Einheitsfront), condition du succès.
Ferment de l’autonomisme en Alsace, le Heimatbund imprima sa marque dans le débat politique alsacien de mai 1926 jusqu’au coup d’arrêt brutal imposé par la guerre et ses conséquences.
Cent ans après la date anniversaire du 24 mai 1926, la commémoration du Heimatbund prend tout son sens, notamment dans le contexte actuel d’un retour de l’Alsace dans son périmètre administratif historique, tel qu’il a été approuvé en première lecture par l’Assemblée nationale.
Bernard Wittmann
Historien de l’Alsace (mai 2026)
[1] Journal d’un instituteur alsacien, éd. Hachette, 1989, p.18.
[2] Cité par Pierre Maugué, Le particularisme alsacien 1918-1967, éd. Presses d’Europe, Paris 1970, p.49.
[3] Charles Scheer, n°7-9 de la Christliche Welt, 1914, Pour la compréhension de l’âme alsacienne.
[4] Bernard Vogler, Histoire politique de l’Alsace, éd. Nuée Bleue, 1995, p.213.
[5] : « C’est le plus éclatant des plébiscites », s’exclamait le Président Poincaré à la mairie de Strasbourg le 9 décembre 1918.
[6] Pour avoir pris position en faveur d’un plébiscite et de l’autonomie, l’ancien président du Landtag, le Dr Ricklin, fut envoyé en exil à Kork (Kehl) et ne fut libéré qu’en 1920.
[7] Une petite place est toutefois laissée à l’enseignement de l’allemand à raison de 3 heures par semaine… mais uniquement à partir de la 4e année scolaire.
[8] Le 22.11.1921, dans son discours officiel prononcé le 22.11.1921 lors de la rentrée solennelle de l’Université.
[9] Càd l’abrogation du Concordat de 1801, toujours en vigueur en Alsace, et la fin de la loi Falloux de 1850.
[10] Il sera remplacé le 25 octobre 1925 par la Direction des Services d’Alsace et de Lorraine rapatriée à Paris. Tout allait à nouveau passer par Paris qui décidait de tout.
[11] Le tirage initial de 3000 exemplaires dépassera 22 000 en décembre 1925, puis 35 000 au printemps 1926 et jusqu'à 45 000 peu après.
[12] Philippe Husser, Journal d’un instituteur alsacien, Hachette 1989, p.309.
[13] Parmi les collaborateurs réguliers citons R. Hauss, l’abbé Zemb, les pasteurs Hirtzel et Maurer, P. Schall, E. Matter et le peintre Henri Solveen.
[14] Dès le 7 mars 1926, le rédacteur en chef du journal radical-socialiste La République, Georges Wolf, avait lancé l’idée d’un « front unique des partis de sensibilité alsacienne ».
[15] Jean Keppi fut un des principaux artisans du Manifeste. Soutenu par le Dr Ricklin, Joseph Rossé, Médard Brogly et les abbés Gromer et Zemb, c’est lui qui rédigea le projet de base.
[16] Il sera également diffusé dans toute l’Alsace-Lorraine sous forme de feuilles volantes.
[17] Edmond Herber (Wissembourg) et abbé Georges Gromer (Haguenau).
[18] 3 députés de la Volkspartei (Joseph Silbermann, Médard Brogly, Camille Bilger), qui avaient initialement donné leur accord, furent ensuite contraints de se retirer suite au refus du comité directeur de leur parti.
[19] Cf Die Heimat, n°7, juillet 1926.
[20] Pierre Fervacque, L’Alsace minée, 1929.
[21] Chiffre de la Heimat n°9 sept. 1926 p.258.
[22] À son arrivée à la gare, le Dr Ricklin fut sauvagement frappé à la tête et s’écroula dans une mare de sang.
[23] L’abbé Haegy parla de « Kulturschande » dans l’Elsässer Kurier !
[24] Ce parti réclamait l’autonomie politique pour l’Alsace-Lorraine dans le cadre de la France et en application du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ainsi qu’« une Alsace libre dans les Etats-Unis d’Europe ». De sa fusion avec l’Oppositionsblock de Zorn v. Bulach, à partir du 19 nov. 1927, naîtra l’Unabhängige Landespartei.
[25] Comme le parti catholique (UPR) grand vainqueur aux législatives de 1924.
[26] Les députés Weydmann, Oberkirch, Bourgeois et Pfleger.
[27] En 1919 UPRA, depuis 1921 UPRNA - Union populaire républicaine nationale d’Alsace.
[28] Les communistes orthodoxes les traiteront de « Herz-Jesu-Kommunischte » pour railler leur alliance avec les autonomistes cléricaux.
[29] À partir du 1er septembre 1929, le K.P.-O eut pour quotidien Die Neue Welt.
[30] En mai 1925, après la parution de la Zukunft, le radical Camille Dahlet quitta la rédaction de la République.
[31] Pour l’essentiel issues du Heimatbund, de la Volkspartei, de la Landespartei et de l’Oppositionblock (Bulach).
[32] En avril 1928 Rossé et Ricklin furent élus députés en prison battant les deux candidats officiels de la Volkspartei.
[33] Grâce à l’alliance entre autonomistes, cléricaux et communistes.
Anniversaire : Leo / Léon IX : unique pape alsacien (1048-1054)
Il y a 977 années, le 12 février 1049, Bruno v. Egisheim était intronisé sur le siège apostolique.
Son ordination épiscopale eu lieu le 9 septembre 1027… il a 999 années !
De Bruno à Leo IX
Né le 21 juin 1002, vraisemblablement au château (Pfalz) paternel du Haut-Egisheim[1], il est le troisième fils du comte du Nordgau Hugo IV v. Egisheim[2], une puissante lignée alsacienne[3] en parenté avec les étichonides et les empereurs saliens[4], et de la comtesse Heilwige seule héritière du « comté » de Dagsburg /Dabo.
Appelé Bruno (ou Brunon, « le Brun ») à sa naissance, il passe sa première enfance en Alsace dans la Pfalz (château) familiale d’Egisheim non loin de Colmar. Cadet des garçons du couple, il est destiné à une carrière cléricale. Ses parents, qui maîtrisent tous les deux les langues germaniques (alémanique/francique) et le latin, choisissent de lui donner une éducation bilingue (il apprendra le grec par la suite). Déjà on lui reconnaît une grande intelligence. Aussi, recevra-t-il son instruction à la prestigieuse école épiscopale de Toul où il deviendra plus tard chanoine.
Évêque de Toul
Modèle de piété et de sagesse, il sera promu au rang de chapelain à la cour de son cousin l’empereur Konrad II (1027 à 1039). Apprécié pour ses vertus chrétiennes et son sens pastoral, en mai 1026, alors qu’il est en campagne avec Konrad en Italie, il apprend que le clergé et le peuple de Toul l’ont choisi comme évêque de la ville.
Pourtant, témoignant d’un caractère fort, il refuse de se plier aux conditions imposées par l’archevêque de Trier/Trèves chargé de l’ordination épiscopale. En effet, comme condition à l’ordination, ce dernier exige de chacun de ses suffragants qu’« en toute circonstance il se plierait aux décisions de l’archevêque et qu’il renoncerait à faire quoi que ce fût sans son ordre ou contre sa volonté, comme s’il était son esclave »[5]. Inacceptable pour Bruno.
Ce n’est que bien plus tard, suite à la médiation de l’empereur qui parviendra à convaincre l’archevêque de renoncer à ses exigences « excessives », que Bruno acceptera finalement l’ordination. Elle a lieu le 9 septembre 1027 dans la résidence impériale de Worms.
Le voilà prince-évêque du Saint Empire Romain Germanique, Toul faisant partie des trois évêchés, avec Metz et Verdun (Wirten), qui relevaient alors du Saint Empire. À Toul, il sera confronté à maints abus et excès. Aussi pourra-t-il y réaliser quelques-unes de ses idées de réformes clunisiennes qui lui tiennent à coeur[6].
Bruno acclamé comme pape à Rome
Après la mort du pape Damase II (v.1000-1048), en décembre 1048 il est appelé à la papauté par la diète de Worms sur la demande de son parent l’empereur salien Heinrich III (1039 à 1056), fils de Konrad II. Ayant une grande réputation de moralité et un train de vie humble et pieux, c’est unanimement, et en présence de légats romains, qu’il est choisi comme pape par l’empereur Heinrich III et les grands dignitaires ecclésiastiques. Mais, influencé par les moines de Cluny et convaincu qu’un laïc ne peut conférer des pouvoirs religieux[7], il n’accepte sa nomination qu’à la condition d’être préalablement élu par le clergé et le peuple de Rome, ce qui arriva le 12 février 1049 : Bruno v. Egisheim est alors intronisé sur le siège apostolique à Saint-Pierre de Rome sous le nom de Leo IX / Léon IX.
Forte personnalité et bon diplomate, il va déployer une activité débordante pour redresser la barre de l’Église en la guidant sur le chemin de la réforme morale et en renforçant son rayonnement en Europe. Partout, il défend l’idée d’une Église universelle centrée sur Rome.
Son pontificat (1049 à 1054) marque ainsi un tournant dans l’histoire de la papauté et de la chrétienté. Par son action, il aura préparé la voie à la grande réforme grégorienne que réalisa après lui le pape Grégoire VII (1073-1085), déjà à ses côtés en tant que conseiller et connu alors comme « le moine Hildebrand ».
152e souverain pontife, Leo IX est le seul pape d’origine alsacienne jusqu’à aujourd’hui et le premier pape élu de l’histoire.
Pape réformateur
Leo IX entend donner une nouvelle impulsion à l’Église. C’est donc avec une détermination inébranlable qu’il engage immédiatement le mouvement de réforme. Ainsi, en avril 1049, dès le début de son pontificat, Léon IX réunit un concile à Rome condamnant la simonie.
Pendant tout son pontificat, il est continuellement en route et ne séjournera que 9 mois à Rome. Pour son œuvre de réformes morales de l’Église, il convoque, infatigable, de nombreux synodes (12), une institution consultative, et des conciles en Italie, en Allemagne et en France.
Leo IX cherche à limiter l’intervention du pouvoir temporel dans la nomination des responsables d’Église. Mais il veut surtout combattre les abus et la dépravation du clergé ainsi que les nombreux autres maux qui la frappent alors : simonie (trafic des dignités ecclésiastiques), nicolaïsme (mariage ou concubinage des clercs), usure, hérésie, relâchement de la discipline et des mœurs dans les couvents...
Ainsi il entend exalter la vie religieuse, faire renaître l’ancien idéal monacal, rétablir l’ordre au sein de l’Église et relever l’autorité de la papauté.
La réforme du clergé, auquel il demande la pureté des moeurs et une vie digne du sacerdoce, lui est particulièrement chère. Aussi va-t-il contraindre de nombreux clercs à céder leur charge à des personnalités plus dignes. Il rétablira de même le célibat et la discipline et demandera aux dignitaires ecclésiastiques de prêter serment de n’avoir pas reçu leur dignité ni par simonie, ni par un autre moyen répréhensible.
Par ailleurs, savant dans les études sacrées et profanes, il reste convaincu que la papauté doit se situer au-dessus de tous les gouvernements terrestres et que l’investiture ne peut être faite par des laïcs. Alors qu’il est un allié fidèle des Saliens, Leo IX va néanmoins œuvrer à dégager l’Église de l’emprise impériale. Ce positionnement aboutira, sous le pape Grégoire VII (1073 à 1085), à la « querelle des investitures » qui mettra aux prises, de 1076 à 1122, les papes et les empereurs[8] et qui ne prendra fin que par le Concordat de Worms.
Pape illustre et fils fidèle à son pays natal
Durant les trois grands voyages pastoraux qu’il entreprend entre 1049 et 1053, en Italie, en France et en Allemagne, il ne manque jamais de passer par son Alsace natale (1049, 1050 et 1052) qu’il parcourt en tous sens. Il crée des abbayes pontificales, auxquelles il remet des reliques précieuses, consacre de nombreuses chapelles et églises nouvellement édifiées, octroie nombre de bulles, chartes, droits et privilèges : « Cette grande personnalité, ce fils d’Alsace est resté fidèle à sa Heimat, malgré ses responsabilités internationales », note l’historien Lucien Sittler[9] (1905-1987). Leo IX est ainsi resté une des figures majeures de l’histoire religieuse alsacienne.
. Son premier voyage pontifical (1049) : Après avoir franchi les Alpes et s’être rendu au concile des évêques allemands à Mainz (Mayence)(19 octobre 1049), il passe plusieurs semaines en Alsace (oct./nov.), qu’il sillonne du nord au sud. À Hagenau, il aurait consacré l’autel de la chapelle du petit castel édifié par son père sur une île de la Moder. En novembre, il est probablement passé par Strassburg et sa cathédral romane[10] en construction pour y consacrer la nouvelle église collégiale de Jung Sankt-Peter (Saint-Pierre-le-Jeune).
Il consacre l’autel de l’abbaye d’Altorf, construite en 974 par son grand-père paternel qu’il érige au rang d’abbaye pontificale dépendant uniquement de Rome. Il consacre également le nouveau sanctuaire de l’abbaye d’Andlau, ainsi que le maître-autel où il fait mettre, dans une châsse (reliquaire), les reliques de l’ex-impératrice Richarde, qu’il canonise (10 novembre 1049).
Après avoir traversé les Vosges pour se rendre à Remiremont (14 novembre) et à Saint-Dié (Sankt Didel), il revient en Alsace par le col de la Schlucht et se rend à Egisheim pour revoir le château familial. Il y consacre la chapelle de Saint-Pancrace, avant de se recueillir sur la tombe de ses parents dans l’abbatiale de Woffenheim qu’ils avaient fondée et à laquelle il remet une relique de la Sainte-Croix (d’où l’origine du nom de Heiligkreuz / Sainte-Croix-en-Plaine)(18 novembre 1049). Il prendra ensuite cet établissement directement sous la protection pontificale. Il passe encore par l’abbaye des moniales d’Ottmarsheim et probablement par la prévôté des chanoines réguliers d’Oelenberg, abbaye fondée en 1046 par sa mère Heilwige.
. Lors de son deuxième voyage pastoral au nord des Alpes, de septembre 1050 à février 1051, il vient à nouveau en Alsace. À l’abbaye de Hesse, fondée par ses grands-parents maternels, il confirme ses possessions alsaciennes à Rosheim et Tränheim/Traenheim. Puis, après être passé par l’abbaye bénédictine d’Altorf (28 novembre), il monte à nouveau à l’abbaye de Hohenburg où il dédie l’église à la Vierge Marie et à Saint Nicolas et compose un hymne en l’honneur de Sainte Odile. Le 17 décembre1050, dans une bulle accordée au monastère Sainte-Odile, Leo IX accorde la paix perpétuelle à ses propriétés. Le même mois, il se rend en Haute-Alsace pour y dédier un certain nombre d’églises dont celles d’Ottmarsheim et d’Oelenberg. En janvier 1051, Leo IX revient à Strassburg et accorde à la cathédrale des indulgences et des privilèges particuliers.
. Pour son troisième voyage au nord des Alpes (1052-1053), il revient en Alsace pour quelques semaines et en profite pour recruter des soldats en vue de la défense des possessions papales menacées par les Normands (1052). En Haute-Alsace, de passage à l’ancien monastère de Sigismundzell[11] près de Geberschweier/Gueberschwihr, il aurait consacré la nouvelle église 1052 (?) construite après la destruction du monastère par les Hongrois au Xe siècle.
La Paix/Trêve[12] de Dieu (1050/51)
En Alsace, les guerres incessantes vont favoriser le mouvement de la « Paix de Dieu » venu de France et relayé par les clunisiens. Sensible au bien public et aux souffrances du peuple régulièrement soumis à des bandes armées parcourant les campagnes, Leo IX profite de son séjour à Strassburg, à l’automne 1050, pour réunir les seigneurs d’Alsace et leur demander de mettre un terme aux guerres privées et aux brigandages. Il leur demande l’application de la « Paix de Dieu » (Gottesfrieden) et le respect des gens : « En 1050, les « Statuts de Strasbourg » instituèrent pour l’Alsace cette « Paix de Dieu » approuvée par Leo IX qui menaçait de condamnation papale sa non observation », écrit Lucien Sittler[13]. Dorénavant, toute guerre ou querelle féodale est interdite en Alsace du mercredi soir au lundi matin, ainsi que lors des fêtes religieuses. La Paix/Trêve de Dieu sera ensuite introduite et proclamée dans tout le Saint Empire.
Aux prises avec les Normands
En 1053, avec son armée composée principalement de Souabes et d’Alsaciens, Leo IX va mener une malheureuse campagne contre les Normands de Robert Guiscard établis depuis 1030 dans le sud de l’Italie et qui menacent les États pontificaux. Après la défaite de l’armée papale à Civitella (Civitate), où 500 volontaires alsaciens font le sacrifice de leur vie, Leo IX se retrouve prisonnier. Mais il est libéré en février 1054, après 8 mois de captivité à Bénévent durant lesquels il est tombé malade.
Le schisme de 1054 : rupture entre les Églises d’Orient et d’Occident.
C’est sous le pontificat de Leo IX qu’est engagée la séparation des Églises d’Orient et d’Occident. En effet, depuis deux siècles, les rivalités entre l’Église de Constantinople et celle de Rome ne cessent de s’exacerber. Les sujets de la discorde sont nombreux : pour l’Église d’Occident (catholique), dont le clergé est attaché à l’évêque de Rome, le chef de l’autorité religieuse est le pape, alors que pour l’Église d’Orient (Orthodoxe), dont le clergé est attaché à l’empereur byzantin, le chef est le patriarche de Constantinople… qui conteste la primauté du pape. D’autres points de divergence empoisonnent les relations entre les deux Églises : pour les premiers la langue des rites doit être le latin, pour les seconds le grec ; pour les premiers, les prêtres doivent être célibataires, pour les seconds, ils peuvent être mariés ; pour les premiers la communion doit se faire avec du pain sans levain, pour les seconds avec du pain avec levain ; pour les premiers le baptême doit se faire par aspersion, pour les seconds par immersion… Enfin, pour les orthodoxes, les catholiques donnent une interprétation fausse de l’Évangile et des livres sacrés…
En mars 1054, désireux de s’entendre avec les Grecs, avec à leur tête le patriarche Michel Caerulaire (aussi Cérulaire), le pape décide d’envoyer à Constantinople une délégation de trois légats, dirigée par son premier secrétaire le cardinal Humbert de Moyen-Moutier, dans le but de négocier un rapprochement entre l’Église latine et l’Église de Constantinople.
Mais la première entrevue tourne mal. En cause, la traduction de la lettre rédigée en latin par le pape à destination du patriarche et traduite en grec par le cardinal Humbert. Or, celui-ci n’avait qu’une connaissance toute relative de cette langue, multipliant de ce fait erreurs, impairs et contresens… au point de donner au patriarche le sentiment d’avoir affaire à des mystificateurs auxquels on ne peut prêter l’oreille. Les ponts sont alors coupés.
À Rome, circulera une toute autre version : non seulement le patriarche n’aurait pas reconnu ses erreurs ni demandé pardon, mais en plus, il aurait refusé de recevoir les envoyés du pape et leur aurait même interdit l’accès des églises pour y célébrer la messe.
Mais le cardinal Humbert ne veut pas en rester là. Avant de s’en retourner à Rome, le 16 juillet 1054, en pleine messe, il dépose ostensiblement sur l’autel de la basilique Sainte-Sophie, alors pleine de fidèles, une bulle d’excommunication en latin. Le patriarche n’aura alors d’autre choix que d’excommunier à son tour les ambassadeurs. La rupture entre Rome et Byzance est ainsi consommée.
On a parfois cherché à rendre Leo IX responsable du schisme, une erreur assurément. En effet, la bulle excommuniant le patriarche Caerulaire avait été déposée par le cardinal Humbert sur l’autel de Sainte-Sophie le 16 juillet 1054, soit trois mois après la mort de Leo IX. Le pape, depuis le début de son pontificat a, au contraire, toujours espéré une réconciliation entre Rome et Byzance, entre le basileus byzantin et l’empereur germanique. On peut donc difficilement lui imputer la responsabilité du schisme qui est en réalité due aux maladresses, à l’ignorance et à l’intransigeance cassante du cardinal Humbert. Tout juste peut-on reprocher à Leo IX le mauvais choix des plénipotentiaires.
Leo IX, chef de la chrétienté, meurt en Alsacien
Affaibli par sa détention, Leo IX meurt à Rome le 19 avril 1054. La veille de son décès, sentant la mort venir, il demande à être transporté du Latran à Saint-Pierre où il fait sa dernière prière, non en latin, la langue officielle de l’Église dont il est le chef, mais dans la langue alémanique d’Alsace, uf elsässerditsch ! Leo IX aura vécu en Alsacien toute sa vie, jusqu’à l’orée de la mort : en Alsace, « son enthousiasme pour le sacerdoce et pour l’Église s’accompagna d’une façon touchante d’un attachement vivant et sincère à son pays natal », écrit l’historien suisse Rudolf Wackernagel. « Il resta toute sa vie un véritable Alsacien, sans jamais renier sa langue ethnique », écrit pour sa part Pierre Zind[14].
Ce pape illustre, qui a revitalisé l’Église d’Occident, lancé le processus de son émancipation, et restauré la puissance papale grâce à son œuvre de réforme, est canonisé en 1087 : « Rome et l’Église perdirent en lui le plus sage et le plus vertueux pontife, qui fut monté sur le Saint-Siège depuis plus d’un siècle », note P. André Grandidier[15]. Des reliques de Sankt Leo / Saint Léon furent transférées à Ottmarsheim, Alspach, Lützel /Lucelle et Heiligkreuz / Ste Croix-en-Plaine.
Bernard Wittmann – Historien de l’Alsace (*)
(*) Membre du Conseil Scientifique d’Unsri Gschicht
[1] Certains avancent parfois comme lieu de naissance le château Türkstein du comté de Dagsburg, ce qui donnerait également des racines lorraines à Bruno d’Egisheim, une hypothèse abandonnée à présent par la plupart des historiens : « Aujourd’hui, les historiens s’accordent pour placer sa naissance, longtemps localisée au château de Dabo, à la résidence du Haut-Eguisheim », peut-on lire sur Léon IX dans les Notices NetBDA. De son côté, Pierre Nuss estime vaine cette querelle : « A l’époque de la naissance de Bruno-Léon, Dabo est territoire alsacien, puisque sa mère, une Dabo, a amené son comté lors de son mariage à Hugues IV de Nordgau (…). Donc, par mariage, Dabo est alsacien, Léon IX est alsacien, peu importe finalement où il est né » (France2 Elsass 19.4.2022). Et pour finir, ajoutons que pour le Vatican Leo IX est né en Alsace.
[2] Egisheim : forme francisée Eguisheim. Egisheim = “Heim des Egino” : 817 Egenesheim, 899 Egisenheim, 1403 Egesheim (in F. Menges & B.Stehle, Deutsches Wörterbuch für Elsässer, 1911, p.66).
[3] Les Egisheim étant possessionnés dans toute l’Alsace, on leur donne aussi le nom de « comtes d’Alsace ».
[4] Par Adelheid (Adelaïde) v. Egisheim, fille du comte d’Alsace Hugo IV et mère de l’empereur Konrad II (1027-1039) fondateur de la dynastie des Saliens. Plus tard, le Salien Heinrich IV fera de la lignée la famille la plus puissante du Rhin supérieur.
[5] Albert Hari, Léon IX pape réformateur, éd. du Signe, 2001, p.21.
[6] L’évêque de Toul est prince d’empire.
[7] Pour lui, seuls l’archevêque ou le pape pouvaient conférer des pouvoirs religieux.
[8] Leo IX avait précédemment apporté un soutien constant au moine toscan Hildebrant de Cluny, le futur pape Grégoire VII, sous le pontificat duquel éclata la « querelle des investitures ».
[9] Lucien Sittler, Geschichte des Elsass - Band I, éd. Alsatia, p.111.
[10] C’est l’évêque de Strassburg Wernher von Habsburg (†1029) qui édifia le nouveau bâtiment de la cathédrale, l’ancien ayant été détruit en 1002. La construction de la cathédrale romane commença en 1015.
[11] Monastère fondé au VIIe s. par Dagobert II d’Austrasie.
[12] La Paix de Dieu (Gottesfrieden), née vers la fin du Xe s., résulte d’accords formels pour pacifier de façon durable la société féodale, défendre les biens d’Église et protéger ceux qui se trouvaient sans moyens de défense. Elle relève à la fois du clergé, désireux d’engager une action sociale, et du pouvoir seigneurial : c’est un compromis entre laïcs armés et ecclésiastiques. Le mouvement de la Trêve de Dieu, exclusivement aux mains de l'autorité religieuse, n’apparaît qu’au XIe s. consécutivement à celui de la Paix de Dieu. L’idée de la Trêve de Dieu, lancée dès 989 au concile de Charroux, est mise au point par le concile de Nice en 1041. Elle consacre une suspension temporaire des activités militaires avec l’interdiction faite aux soldats de combattre durant certains jours de la semaine ou certaines périodes. Cependant, Trêve et Paix sont souvent synonymes.
[13] Lucien Sittler, L’Alsace terre d’histoire, éd. Alsatia, 1988, p.62.
[14] Pierre Zind, Brève histoire de l’Alsace, édt. Albatros, 1977, p.70.
[15] P. A. Grandidier, Œuvres historiques inédites, T.2, 1865.
La tragédie alsacienne de l’incorporation de force
L’incorporation de force, promulguée le 25.8.1942 par le Gauleiter Wagner en violation du droit international, apparait dans l’histoire alsacienne comme un drame absolu. Elle est ressentie d’autant plus douloureusement en Alsace que la reconnaissance par la France des souffrances infligées à toute une jeunesse alsacienne, contrainte d’endosser l’uniforme allemand pour être jetée dans la mêlée guerrière, se fit longtemps attendre : 100 000 Alsaciens[1] et 30 000 Mosellans, appelés les Malgré-nous, furent concernés par ce qu’on qualifia dès 1945, au procès de Nuremberg, de « crime de guerre ». Parmi eux, des jeunes de 16 à 18 ans ! Cependant, par son ampleur[2] et le nombre des victimes, 40 000 à 47 000 Alsaciens et Mosellans, il est plus juste de parler de « crime contre l’humanité »[3].
Dans cette tragédie qu’on leur infligea, ces hommes connurent les tourments d’une guerre totale et sans pitié : ils connurent l’enfer, notamment sur le front de l’Est où les Alsaciens étaient affectés très majoritairement ! Et même après la reddition de leurs unités, pour ceux d’entre eux envoyés en captivité dans les terribles camps russes, notamment celui de Tambov géré par le NKVD[4] et érigé en lieu de souffrance où rôdait la mort, leur calvaire allait continuer encore longtemps. 15 000 Malgré-nous A-L séjournèrent dans le sinistre camp de Tambov où 3 000 à 6 000 d’entre eux, selon les sources, laissèrent la vie.

À Mulhouse, monument à la mémoire des Malgré-nous de Tambow (inauguré le 23.4.1983)
Lire la suite : La tragédie alsacienne de l’incorporation de force
De la rue des Souabes, à la rue… des Zouaves
Le président Macron vient de déclarer récemment, qu’il entendait favoriser la multiplication de noms de rues reflétant la diversité. Bon, pourquoi pas. Mais pour commencer, ne pourrait-on pas déjà revoir ceux en place et qui n’ont plus lieu d’être. Citons en exemple chez nous, les rues Turenne à Strasbourg et à Colmar honorant un criminel de guerre, à Strasbourg, la rue de l’abbé Wetterlé à la mémoire d’un raciste antiboche, ou encore, à Strasbourg et à Barr, les rues dédiées à deux épurateurs ethniques de 1918, les généraux Gouraud et Vandenberg, qui se sont également illustrés dans les guerres coloniales en Afrique et au Tonkin. À Colmar, il y a aussi la rue du général Edouard de Castelnau, gouverneur militaire de la ville en 1918, qui faisait partie de la Ligue des Patriotes, antisémite et xénophobe (il en deviendra le président). Enfin, depuis 1919, il y a à Strasbourg un boulevard Paul Déroulède, un ultra nationaliste français va-t-en-guerre et antisémite, une artère située de plus en plein quartier juif ! La rue s’appelait jadis « Muehrgiessenweg », soit « chemin du fossé du bras mort » (1858).
En Alsace, et notamment à Strasbourg, il reste également à revoir les traductions fallacieuses, parfois totalement fantaisistes, de nos anciennes rues et places dont les noms étaient incompréhensibles aux « francilisateurs » de tous poils. À quand une « place de la Bonne Montagne », dénomination éminemment plus conforme à l'Alsace française que « Gutenberg » ? Citons juste quelques cas connus.
Ainsi, la « rue des Veaux » est en fait la traduction en français de « Kalbs-Gasse », du nom d’une famille patricienne qui habitait dans cette rue, la famille Kalb !
En 1918, la « Seelosgasse », du nom d’une célèbre famille de jardiniers du XIIIe siècle, les Seelos, a été traduite par… « rue Déserte ».

La « rue des Zouaves » à la Krutenau est une mauvaise traduction de Souabes : elle s’appelait jadis la « rue des Souabes » (d’Schwowegass). La traduction est donc complètement loufoque ! Heureusement que la dénomination originale est indiquée.


Pour finir, citons l’« impasse des Craquelins », une mauvaise traduction de Bretzel. En effet, cette impasse s’appelait autrefois « Am Brettstelle Eck », qu’on pourrait traduire en français (trivial) par « Le coin à putes », Bretschtel (ou Brettstel) pouvant signifier prostituée dans le langage populaire alsacien. La raison de ce dévoiement est probablement à chercher dans les fantasmes populaires où le bretzel, en raison de sa forme arrondie, était censé symboliser le postérieur. Ainsi, au XVIIe siècle, pour marquer leur opposition à l’annexion française, les Alsaciennes montraient leur postérieur à chaque fois que les Français passaient devant leur maison. Ces démonstrations d’hostilité étant ensuite sévèrement réprimées, elles choisirent de leur offrir narquoisement des bretzels[1]. Ces jeunes filles étaient alors peut-être craquantes, mais on reste quand même loin des craquelins !! L’explication historique de la présence de prostituées à cet endroit est la suivante : la Krutenau était anciennement un quartier très populaire fréquenté par de nombreux militaires de l’arsenal ou de la citadelle. La présence des soldats favorisa l’implantation de troquets dans le quartier et attira de nombreuses prostituées.

Heureusement le rétablissement des anciens noms en dialecte de nos rues, qui est en cours, permettra de les replacer dans leur cadre historique originel facilitant ainsi une meilleure compréhension de notre passé strasbourgeois.
B.Wittmann - 21.3.2021
[1] Pierre Ederlé, Le mensonge, éd. Do Bentzinger, 2012, p.19.
Karl ROOS : un Dreyfus alsacien qui n’a pas trouvé son Zola ?
C’était il y a 80 ans. Le 7 février 1940, à l’issue d’une parodie de procès en séances secrètes devant un tribunal militaire, le leader autonomiste Karl Roos était fusillé à Champigneulles près de Nancy.

Dr Karl Roos
Figure emblématique du mouvement autonomiste alsacien de l’entre-deux-guerres, Karl Roos est né le 7 septembre 1878 à Surburg (Surbourg) où son père était instituteur. Après avoir fréquenté le collège épiscopal de Straßburg, il passe son Abitur (1897), puis continue ses études aux universités de Freiburg et de Straßburg, où il décroche le titre de docteur. Sa thèse traite des termes étrangers dans le dialecte alsacien. Il professe ensuite à Barr, Markirch (Sainte Marie-aux-Mines), Bochum et Köln où il traduit, à des fins scolaires,La mare au diable de Georges Sand. Incorporé comme volontaire en 1914, il termine la guerre avec le grade de lieutenant. En 1918, il ne se montre nullement antifrançais. De 1924 à 1926, il est inspecteur des Études françaises dans les Écoles des Mines domaniales de la Sarre.
L’Alsace se rebiffe
Après novembre 1918, il est profondément choqué par l’expulsion des Alt-Deutsche, le nationalisme arrogant des Français, les injustices et la politique de mise au pas. Imprégné de l’esprit d’autonomie du Reichsland, opposé à la politique d’assimilation, il rejoint les Heimatrechtler et sera de toutes leurs luttes : création de la Zukunft (1925), de la Volkstimme (1926). Il est signataire du manifeste du Heimatbund (1926) dont il devient le secrétaire général en mai 1927 après la démission de Jean Keppi. En novembre 1927, il co-fonde la Landespartei, qui réclame le droit pour les Alsaciens de disposer d’eux-mêmes, et en prend la direction. Ce parti résolument fédéraliste, sacralise la langue allemande, « l’âme du peuple », et le Volkstumalsacien. Il se donne la double mission d’être le fer de lance du mouvement autonomiste et d’incarner la « conscience nationale alsacienne ».
Le mécontentement allant grandissant, Paris réagit et accuse les autonomistes de fomenter un complot contre la sûreté de l’État. Entre novembre 1927 et mars 1928, leur presse est interdite et leurs principaux responsables emprisonnés. Karl Roos, en tournée de conférences en Suisse, échappe à l’arrestation. Suit le célèbre Komplott-prozess de Colmar de mai 1928 qui se termine par un flop judiciaire. Roos est jugé par contumace le 12.6.1928 et condamné à 15 ans de détention et 20 ans d’interdiction de séjour. Mais le 8 novembre 1928, il revient à Strasbourg au nez et à la barbe de la police et, le jour suivant, tient un grand meeting au Sängerhüss. Dès lors, il sera en butte à l’animosité de la police, qu’il vient de ridiculiser.
S’étant constitué prisonnier, en juin 1929, il est rejugé à Besançon et acquitté. Le 1.1.1930, avec Paul Schall et René Hauss, il fonde le quotidien ELZ - Elsass-Lothringische Zeitung. Populaire et charismatique, il enchaîne les succès. Élu au conseil municipal de Strasbourg en mai 1929, alors même qu’il est en prison à Besançon, il renonce au poste de maire qu’on lui propose (Il sera réélu au conseil de la ville en 1935). En 1931, il entre au conseil général du Bas-Rhin et en devient le vice-président. Il siège également au conseil d’administration des Hospices civils.
En automne 1937, pour lutter contre la déculturation scolaire, il crée l’Elsässisches Volksbildungsverein. Il veut alors se mettre un peu en retrait de la vie politique pour se consacrer pleinement à la défense de la langue, sa vraie passion. Mais pour les « nationaux », il continue d’incarner la ligne d’un autonomisme sans concession.
Paris frappe un grand coup
A partir de 1933/1934, avec la montée des tensions nationalistes, le lynchage médiatique des autonomistes reprend : on les traite d’« irrédentistes » et d’« agents de l’Allemagne ». Paris songe aux moyens législatifs pour neutraliser leurs chefs dont Karl Roos. La guerre qui pointe lui en fournit l’occasion. Un décret-loi du 17.6.1938 (complété par celui du 29.7.1939) permet de punir de mort de simples suspects d’espionnage, à charge pour eux de prouver leur innocence, ce qui est quasi impossible. Une campagne journalistico-policière est lancée pointant les autonomistes comme la cinquième colonne de l’Allemagne. De février à novembre 1939, perquisitions et arrestations des chefs autonomistes se succèdent. Les associations et la presse autonomistes sont interdites.
Dès le 4 février 1939, Roos est arrêté sous l’accusation d’espionnage portée par son chauffeur Julien Marco, un personnage trouble. Après une série d’interrogatoires orientés pour permettre l’application du décret-loi du 17.6.1938, il est transféré à la prison militaire de Nancy. Son dossier n’est instruit qu’à charge !
Que Roos, chef politique parmi les plus exposés d’Alsace, ait pu être employé par les Allemands pour des opérations de renseignements, est absolument invraisemblable !
Le Tribunal Militaire de Nancy est pourtant chargé de le juger… en sessions secrètes.
Roos est présumé coupable !
Les droits de la défense étant constamment violés, son procès confine au traquenard judiciaire. Il marque la collusion entre le gouvernement, la justice et l’armée : un seul défenseur sur les trois prévus est présent au procès, Me Berthon, qui est communiste alors que le Parti communiste vient d’être interdit ; les témoins à décharge demandés ne sont pas cités ; un seul homme politique, le conseiller général Gromer, peut venir témoigner en sa faveur ; les témoins à charge sont essentiellement les policiers, etc.
Hormis les déclarations accusatrices de Marco, qui s’avèra être un agent double manipulé par la police[1], le tribunal ne disposait d’aucun élément sérieux pour prouver que Roos avait espionné.
Les deux principales accusations
Dès décembre 1938, la police avait arrêté le faible Marco, dont elle savait qu’il était en relation avec le chef de la Gestapo de Kehl, Julius Gehrum. Avec lui, elle tenait le précieux fil qui allait lui permettre, le moment venu, de lier opportunément Roos à une procédure d’espionnage pour le faire tomber. Ce qui arriva. Placé devant le choix de passer devant un peloton d’exécution ou de permettre, par des témoignages appropriés, l’exécution de Roos, Marco accepta de charger son ancien patron. Il déclara avoir transmis des renseignements militaires aux Allemands sur son ordre, ce que Roos, qui ignorait les activités souterraines de son chauffeur, nia toujours fermement. D’ailleurs, d’après Stürmel, en juin 1940 et à deux reprises, face aux autres détenus alsaciens emprisonnés, Marco reconnaîtra avoir fait un faux témoignage.
La police exhiba également une photo prétendument de Roos en uniforme officiel des bourgmestres allemands, présenté comme étant celui de la S.A, et saluant, le bras levé. En effet, en 1934, une délégation du conseil municipal et des Hospices civils de Strasbourg avait effectué un voyage d’étude à Cottbus. Roos, le Dr Oster et les abbés Schies et Zemb en faisaient partie. C’est à la suite d’une soirée bien arrosée chez le maire que Schies, par plaisanterie, endossa l’uniforme de leur hôte suspendu à un porte-manteau. Oster prit une photo pour témoigner de la bonne humeur du moment. Pour les besoins du dossier policier, et vraisemblablement après avoir été falsifiée et retouchée[2], la photo sera présentée comme celle de Karl Roos en uniforme de la SA.
Le 26.10.1939 à 12h30, à l’issue d’une monstrueuse parodie de justice qui avait débuté le 23 octobre, Karl Roos, est condamné à mort. Dès lors, il est entravé jour et nuit par de lourdes chaines aux pieds[3]. Quant à son accusateur Marco, pourtant un espion avéré, il n’est condamné qu’à cinq ans de prison !
Le 9.11.1939, le pourvoi de Karl Roos est rejeté par le tribunal militaire de cassation. Le 6.2.1940, le président Albert Lebrun rejette le recours en grâce présenté par Me Berthon.
Son exécution
Le 7.2.1940, le Dr Karl Roos est fusillé par un glacial matin d’hiver lorrain au lieu-dit « La petite Malpierre », près de Champigneulles (54). Quand le procureur Marcy vient le tirer de sa cellule, il clame une dernière fois son innocence : « Je proteste contre ce jugement. Vous savez bien que je ne suis pas un espion ! ». Arrivé sur le lieu du supplice, il dit à l’aumônier : « Je meurs fidèle à ma foi, à ma Heimat et à mes amis ». Puis, on l’oblige à se mettre à genoux dans la neige, les mains entravées dans le dos et attachées au poteau d’exécution, et on lui bande les yeux. Il récite une vieille prière alsacienne : Jesus dir lebe ich, Jesus dir… ! Il n’a pas le temps de continuer. Pour l’achever, on lui tire une dernière balle dans la nuque ! Il est alors 6h58 du matin ! Quant au peloton d’exécution, on avait pris soin en haut lieu, à des fins de propagande, de ne choisir que des soldats alsaciens. Le lendemain, la presse parisienne exultait !
Les Nazis récupèrent sa mort à leur profit
Durant l’occupation, les Nazis récupèrent et instrumentalisent sa mort en le faisant passer pour un « combattant de la grande Allemagne ». Dès le 9.8.1940, le Reichsleiter Martin Bormann, depuis Obersalzberg, écrit au Gauleiter Wagner : « Le Führer a exprimé hier dans une conversation, qu’il tenait pour juste que l’Alsacien Roos ne soit plus considéré plus longtemps comme un autonomiste alsacien ; mais, d’après l’avis du Führer, le parti devrait s’accaparer Roos et le présenter comme un combattant de la liberté de la grande Allemagne »[4]. Dès lors, la Gaupropagandaleitung ne le fera plus apparaître que comme un héros allemand. La place Kléber est rebaptisée « Karl Roos-Platz » ; en juin 1941, sa dépouille est transférée dans la Friedensturm de la Hünenburg et déposée dans un sarcophage de grès.
À la libération, en novembre 1944, le sarcophage est précipité du haut de la tour dans le ravin en contrebas. À ce jour, on ne sait toujours pas ce qu’il est advenu de sa dépouille. Dans le climat de haine qui accompagnait l’épuration, on prit alors prétexte des honneurs dont la propagande nazie avait entouré, à titre posthume, le « martyr de la cause allemande », pour couvrir une nouvelle fois d’opprobre et flétrir durablement son nom et sa mémoire. Ce qui n’a été qu’une manipulation de la Gaupropagandaleitung, sera présenté comme la confirmation des accusations portées contre lui en 1939. En 1946, Camille Wolff, candidat à la députation du Bas-Rhin, ira même jusqu’à se glorifier sur ses affiches électorales d’avoir demandé à intégrer le peloton qui devait exécuter Karl Roos !
Pas de preuves de sa culpabilité (B.Vogler)
À présent, des historiens s’accordent à penser que Roos était innocent des accusations portées contre lui. L’historien Lothar Kettenacker, parle de « crime judiciaire » et de « folie politique »[5]. De son côté, l’historien Bernard Vogler affirme que « les Français n’avaient pas la preuve de sa culpabilité »[6].
Curieusement, le dossier de la procédure militaire de Roos a disparu des archives : « Son dossier a été emporté ou détruit lors de l’occupation allemande », écrit l’officier en chef des archives de la Justice militaire[7]. « Si les archives du procès avec les interrogatoires, les rapports de police, voire même la sténographie complète des débats du 23 au 26 octobre 1939, devaient disparaître après 1945, car à cette date, elles existaient encore, on pourrait supposer que c'est à dessein », prévenait déjà dans les années 60 Marcel Stürmel dans son ouvrage en préparation « Zwischen Hammer und Amboss » (consultable aux Archives municipales de Strasbourg ou à la BNU). Parfaitement au fait de l’affaire, il affirme qu’en 1945, les actes du procès étaient encore disponibles[8]. Ils sont d’ailleurs évoqués à plusieurs reprises lors de l’instruction du procès de l’ex-député J.-P. Mourer en 1946/1947, ce qui laisse supposer que les juges d’instruction en avaient alors connaissance.
On est donc en droit de se poser la question : en l’absence de pièces attestant de sa culpabilité, comment certains journalistes ou historiens peuvent-ils affirmer que Roos était coupable ?
Bernard Wittmann 7.2.2020
[1] Il communiquait les renseignements glanés au sein de la Landespartei au commissaire Becker (source : Marcel Stürmel, Zwischen Hammer und Amboss, op. cit. II. 40-42, p. 147 à 150).
[2] « On a mis sa tête sur un uniforme », dira Zemb au député Seltz qui en fait état dans son Journal (6.3.1940).
[3] Heinrich Baron, Mit Karl Roos – Die letzten Tage in der Todeszelle, Verlag des Straßburger Monatshefte, 1940, p.44.
[4] Marcel Sturmel, Zwischen Hammer und Amboss – Beiträge zur elsässischen Geschichte von 1939 – 1945, II 42 p.346.
[5] Lothar Kettenacker, Nationalsozialistische Volkstumspolitik im Elsass, Deutsche Verlags-Anstalt Stuttgart, 1973, p.32 : « Es war nicht nur ein Justizverbrechen, sondern darüber hinaus eine große politische Torheit, denn auf diese Weise schuf man einen Märtyrer für das Deutschtum im Elsaß ».
[6] Interview de B. Vogler dans le mensuel Rot un Wiss n°230, février 1997, p.5.
[7] Lettre du 27.8.2003 du Dépôt central d’Archives de la Justice militaire à l’auteur.
[8] Marcel Stürmel, Zwischen Hammer und Amboss – Beiträge zur elsässischen Geschichte von 1939 – 1945, II 28 p.136.
