Parution récente  

Auteur : Bernard Wittmann  -  Préface : Jean Faivre - Éditions Yoran Embanner

160 p. - Prix : 11€ + 4€ de port.      ISBN : 978-2-36747-079-5

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   Karl ROOS, un autre Dreyfus alsacien ?

 

Cet ouvrage retrace l’histoire tragique et le parcours politique de cette figure charismatique et brillante de la résistance alsacienne à l’assimilation, durant l’entre-deux-guerres, sacrifiée à une absurde raison d’État.

Que n’a-t-on écrit de contrevérités sur Karl Roos et sa condamnation à mort pour « espionnage », le 26 octobre 1939, par un tribunal militaire siégeant à huis clos : une monstrueuse parodie de procès marquant la collusion entre le gouvernement, la justice et l’armée ! D’ailleurs, le tribunal ne put jamais prouver que Roos avait espionné : « Les Français n’avaient pas la preuve de sa culpabilité », explique Bernard Vogler (1). Pour l’historien Lothar Kettenacker, il n’y a pas de doute, il s’agit d’« un crime judiciaire » (2)! Idem pour l'historien François Waag qui, dans son « Histoire d'Alsace » (éd. Yoran - 2013, p.215), écrit : « il s'agit de l'un des procès politiques les plus iniques de l'histoire de France ».  

Jusqu’au poteau d’exécution, l’accusé n’a cessé de clamer son innocence. Ce qui n’empêcha point la presse nationaliste de déverser sur cette figure emblématique du mouvement autonomiste de l’entre-deux-guerres, des tombereaux d’injures et d’accusations plus mensongères les unes que les autres. Il est vrai qu'en prônant la paix et la compréhension entre les peuples allemands et français, pour que l'Alsace puisse jouer son rôle de pont entre l'Allemagne et la France, il avait contrarié la politique des partisans de la guerre qui le lui firent payer. 

Après la dernière guerre, le nationalisme revanchard, l’antigermanisme et l’autonomistophobie qui régnaient alors dans le pays empêchaient toute recherche de la vérité. Son nom même était livré à la damnation mémorielle : le prononcer suffisait à déclencher l’ire des officines nationalistes. Comme un postulat, il n’était pas nécessaire d’établir sa culpabilité, étant entendu qu’elle devait être définitivement admise sans même qu’il fût nécessaire d’apporter de preuves : Karl Roos, le germanophile retors, le mauvais français, l’ignoble traître chargé de tous les maux de la terre, est coupable… coupable parce que fusillé !

La désinformation continua ainsi son chemin jusqu’à nos jours (3). Dans cet exercice, notons que la palme de l’outrance revient incontestablement à wikipedia qui reprend vicieusement les bobards d’un roman, une œuvre de pure fiction parue il y a quelques années, en les présentant comme étant la vérité historique du cas Roos. Un pitoyable canular !

Aussi, après 80 ans d’affabulations, il semble moralement impérieux à l’auteur d’essayer de donner à la vérité une chance d’apparaître. 

Mais pour traiter équitablement de l’« affaire Roos », l’étude du dossier de la procédure de Nancy, qui a conduit le tribunal militaire à le condamner à mort, est indispensable. Malheureusement, tous les actes de ce dossier, qui auraient pu servir à le disculper, ont curieusement « disparu » de toutes les archives ! 

Par une démarche rationnelle fondée sur des documents souvent inédits - pièces éparses de l’instruction de 1939/1940, comptes rendus d’enquêtes, rapports d’auditions (4), lettres, documents d’archives allemands et suisses - l’auteur ambitionne d’éclairer cette affaire dans toute sa vérité, pour enfin en finir avec la fiction et le mensonge.

B.W.

(1) Interview de B. Vogler dans le mensuel Rot un Wiss n°230, février 1997, p.5.

(2)Lothar Kettenacker, Nationalsozialistische Volkstumspolitik im Elsass, 1973, p.32.

(3) Encore récemment, dans un article de Sud Ouest européen (n°48/2019) titré "Vers une nouvelle forme de régionalisation en France - Le cas de la CeA", l'auteur Olivier Vergne note que, durant la guerre, "Karl Roos a choisi la voie de la collaboration" (https://journals.openedition.org/soe/5820). Or, Karl Roos ayant été arrêté début février 1939 et fusillé le 7 février 1940, il ne pouvait donc pas avoir collaboré.

(4) Dans les procès-verbaux d’interrogatoires se rapportant au procès de Jean-Pierre Mourer de 1946/1947, figurent quantité de témoignages intéressants concernant « l’affaire Roos ».

 

CRITIQUES DE LIVRE :

 

Dans L'Ami Hebdo du 7.3.2021

 

Dans la Badische Heimat de Mars/März 2021 - N°1 / 2021

 

 Les études thématiques qui suivent seront affinées ultérieurement.

 

Étude 1 :

Karl Roos contre les extrémistes de la Landespartei

 

Le parti autonomiste de Karl Roos fut fondé le 19 novembre 1927 à Strasbourg. À la Unabhängige Landespartei (ULP) on est alors germanophile, nostalgique du Reichsland, attaché à l’ordre et la discipline qui y régnaient. On est surtout partisans d’une administration et d’un gouvernement autonomes de l’Alsace-Lorraine, suivant les principes fédéralistes et sur le modèle de ceux du Reichsland, ainsi que d’un bilinguisme généralisé, l’allemand, en tant que « langue nationale de l’Alsace», étant prioritaire.

 Les autonomistes du parti de Roos sont favorables au vote des femmes, opposés à la peine de mort et veulent réaliser partout « l’Égalité et la Fraternité ». Opposés au « super capitalisme », ils réclament plus de justice sociale ainsi qu’une meilleure répartition des impôts et des charges fiscales pour améliorer la situation des travailleurs, des employés et des fonctionnaires et leur protection. Ils pensent que les Alsaciens forment une « minorité nationale » disposant de droits naturels et que seule l’entente entre la France et l’Allemagne pourra garantir la paix en Europe dont devraient naître les États-Unis d’Europe. L'électorat de la Landespartei est majoritairement bas-rhinois, rural et protestant, mais compte aussi des catholiques comme Roos ou Hauss.

A propos de sa germanophilie, la ELZ, le quotidien des autonomistes, écrit : « Oui, nous sommes germanophiles, même si une communauté de destin favorable avec le peuple français a permis à notre peuple de devenir politiquement membre de la collectivité de l'État français (…) Pour autant, nous ne sommes pas anti-français. Nous sommes également francophiles pour avoir antérieurement partagés une même destinée ». Et l’auteur de paraphraser cette sentence d’Antigone (Sophocle) : « Je suis là pour aimer et non pour haïr » (ELZ 4.8.1930). 

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 Pour bien camper le contexte de « l’affaire Roos », il faut savoir qu’à partir des années 1933, la Landespartei fut soumise à de fortes tensions internes consécutivement à l’arrivée au pouvoir de Hitler. En effet, la montée du fascisme vint brouiller les pistes en Alsace où l’on assista à un profond déchirement des opinions et des choix auxquels n’échappèrent pas les autonomistes. 

Le parti autonomiste, intransigeant sur la défense de la langue, de l’autonomie et du Volkstum, se fractura alors en deux camps idéologiquement antagonistes : d’un côté l’aile démocratique anti-nazie autour de Karl Roos, très probablement majoritaire, et de l’autre, une frange extrémiste très active conduite par Schall, Schlegel et Bickler[1] qui finira par adhérer à l’idéologie brune, au « Führerprinzip » et, pour certains, à l’antisémitisme (ils sombrèrent dans la collaboration durant la guerre). A partir de 1934, cette dernière s’exprimera principalement dans la ELZ[2], aux mains de Schall et Hauss, et la Jungmannschaft[3], aux mains de l’avocat Hermann Bickler.

 

Première page de la ELZ

 Le discours de l’aile radicale ne manquait évidemment pas de heurter les nombreux protestants que comptait le parti. Pasteurs et étudiants en théologie y étaient présents en nombre. C’est probablement pourquoi le pasteur Carl Maurer[4], bien que lié d’amitié avec Karl Roos, ne rallia jamais la Landespartei, lui préférant la Fortschrittspartei de Dahlet, pourtant un parti laïque[5]. A partir de 1933, la question du national-socialisme deviendra donc de plus en plus clivante.

 

Les manifestations contre les représentations allemandes mettent le feu aux poudres 

Le théâtre allemand en Alsace a de tous temps indisposé Paris. Déjà en 1833, le préfet du Bas-Rhin Augustin Choppin d’Arnouville avait fait annuler un contrat de représentation d’une troupe allemande d’opéra et lui avait notifié qu’elle avait à franchir le Rhin sans délai[6].

Après 1918, il est carrément banni d’Alsace afin qu’il ne puisse pas faire d’ombre au théâtre français que l’on veut lui substituer. Une ordonnance préfectorale interdit la représentation des pièces en allemand, y compris par le Stadttheater de Bâle. Seules les œuvres françaises sont alors autorisées. Des opérettes sont données en traduction française, « ce qui suscite une certaine déception », écrit Bernard Vogler[7].

En 1919 est créée, à Strasbourg, une « Ligue contre la « Kultur » et la pensée germaniques en Alsace-Lorraine » ; le théâtre allemand est dans sa ligne de mire : « Ce que nous voulons c'est étouffer le germanisme (...) qui se glisse en Alsace. Nous ne voulons plus subir la honte de représentations allemandes en langue allemande par une troupe étrangère sur le Théâtre Municipal de Strasbourg », proclame cette Ligue dont le Secrétaire général est un avocat de Strasbourg, Me Maugrain. Dans le comité provisoire de patronage, on trouve des activistes francophiles comme Fritz Kieffer, le professeur Braemer de la faculté de pharmacie ou Xavier Ostermeyer de Rouffach. À sa tête, le général d'Armau de Pouydraguin.

 

Affiche précisant les objectifs de la "Ligue contre la Kultur et la pensée germaniques" (AMS, fonds Eugène Müller).

 

Ce n’est qu’en 1929, avec l’arrivée de la nouvelle municipalité autonomiste, que tout change : le nouveau maire communiste-autonomiste Charles Hueber met un terme à cette discrimination : « Dès lors les représentations allemandes se multiplient et font salle comble », écrit B. Vogler. 

Mais cette politique d’ouverture à la langue allemande n’est pas du goût des milieux bourgeois francophiles et germanophobes, de la droite nationaliste chauvine et des jacobins de tous poils qui trouvent qu’un théâtre en allemand est inconciliable avec l’unité nationale. Ils vont donc opérer une alliance de circonstance avec les nombreux opposants au régime nazi réfugiés en Alsace dont de nombreux étudiants juifs venus d’Allemagne, de Pologne et d’Europe centrale[8] : ils ont généralement en commun une égale aversion pour tout ce qui est allemand.

C’est donc sous couvert de la lutte contre l’hitlérisme qu’ils organisent régulièrement des manifestations dites « patriotiques », souvent tapageuses, parfois violentes, pour empêcher les représentations en allemand et la venue de troupes de théâtre d’Outre-Rhin : coups de sifflet, bombes puantes et lacrymogènes, invectives pour dissuader les spectateurs de rentrer dans les salles etc. 

 

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L’arrivée massive d’immigrés et de réfugiés, couplée avec la montée du chômage,

inquiètent les autonomistes

En 1930, alors que s’amoncellent les premiers nuages sur l’économie française, la France est le premier pays d’immigration au monde[9]. Jusque-là, elle n’avait opposé quasiment aucune restriction à l’immigration prenant le risque de voir la situation se détériorer. 3 millions d’étrangers sont installés dans le pays, contre 1,1 en 1910. La France comptait alors environ 41 millions d’habitants. 

De leur côté, les autonomistes de la Landespartei sont inquiets de cette situation et de la crise économique qui gagne l'Alsace, à présent menacée par la désindustrialisation et les délocalisations en France consécutives à la menace allemande. Ils font le grief aux élus nationalistes de défendre avant tout les intérêts du gouvernement de Paris et des capitalistes. 

Dès 1931, suite à la hausse des prix - conséquence de la crise de 1929 -, la population voit son pouvoir d’achat se réduire considérablement.  Aussi, les autonomistes affirment-ils qu’il est grand temps de penser aux chômeurs alsaciens et de donner la priorité aux intérêts du peuple alsacien. Pour le Dr Roos « on hésitait à refouler les ouvriers étrangers parce qu’ils étaient venus de pays alliés et l’on sacrifiait les intérêts du peuple alsacien à des intérêts nationaux »[10]. Il ne veut pas que la crise migratoire qui s’annonce ne relègue les problèmes alsaciens au second plan et se prononce pour une limitation de l’accueil des réfugiés et des migrants.  

Socialistes et communistes, favorables jusque-là à l’accueil sans restriction et aux naturalisations, vont alors pousser des cris d’indignation : ils l’accusent d’être au diapason avec les Allemands et d’encourager la xénophobie et l’égoïsme des Alsaciens. 

Le 31 janvier 1932, dans le cadre d’une réunion pré-électorale[11] organisée au restaurant de la Rose à Brumath, le chef de la Landespartei fait comprendre que ces accusations ne sont qu’une manœuvre pour l’éliminer du jeu politique : « On nous qualifie d’agents à la solde de l’Allemagne. On s’est servi des mêmes expressions à l’égard de MM. Caillaux, Malvy et Briand[12]. Ce dernier, fatigué des injures, a quitté le gouvernement où il avait des ennemis »[13].

Sept mois plus tard, c’est pourtant un gouvernement de gauche, celui du radical socialiste Edouard Herriot, qui fera voter la loi du 10.8.1932 protégeant la main d’œuvre nationale et instaurant une politique de quotas.

A partir de 1933, fuyant les persécutions et les violences, aux récents immigrés viennent s’ajouter des flots successifs de réfugiés juifs (d’autres viendront comme immigrés). La plupart sont germanophones et, de ce fait, choisissent généralement l’Alsace pour s’installer. Cet afflux supplémentaire de population, couplée à l’immigration régulièrement venue d’Outre-Vosges après 1919, va engendrer des troubles et amplifier à nouveau les tensions sur le marché du travail, le nombre des chômeurs ne cessant d’augmenter. 

Fin avril 1933, naît une polémique entre La Tribune Juive et l’hebdomadaire satirique Das Narrenschiff à propos d’une caricature de ce dernier qui montre un bureaucrate avec un nez crochu, ordonnant à un agriculteur de Basse-Alsace : « Scher dich da weg, sale boche (pousse toi de là, sale boche)». L’hebdomadaire juif, qui a reconnu le stéréotype du juif véhiculé par les antisémites, trouve que cette caricature dépasse les bornes et rappelle que les juifs alsaciens ont toujours vécu en bonne harmonie avec les paysans alsaciens de Haute ou de Basse-Alsace. Et l’explication du journal affirmant que le personnage représente un immigré polonais, n’est pour la Tribune Juive, qu’une excuse pour la galerie qui ne résiste pas à une analyse sérieuse : « On tape sur les immigrés, mais on vise les juifs (…) Les immigrés juifs de l’Est ne s’occupent pas de politique, qu’elle soit autonomiste ou française (…) Si le Narrenschiff cherche à introduire dans notre paisible pays l’art étranger hitlérien et les méthodes de croix gammées, il se heurtera à une vigoureuse résistance ». Et de conclure : « Celui qui sciemment monte une partie de la population contre l’autre, conduit une politique d’empoisonneur de puits »[14].

Aussi, devant les tensions et la continuelle détérioration de la situation migratoire, en mai 1933, une loi sera finalement votée pour restreindre le droit des étrangers. Mais le problème ne sera pas réglé pour autant. Ainsi, en avril 1938, le chef des Croix de Feu, le colonel de la Rocque, stigmatisera encore « ces israélites sans feu ni lieu qui ont envahi l'Alsace, la Lorraine, les faubourgs parisiens, au grand préjudice de nos populations laborieuses et de la moralité publique » (cité par Freddy Raphaël dans « Les Juifs d'Alsace et de Lorraine de 1870 à nos jours »),

 

Tribune Juive 7.4.1933 

Charles Hueber, indigné par les persécutions des communistes allemands, et Michel Walter, inquiet pour l’avenir de l’Église catholique et les ordres religieux allemands, reprochent alors à Roos une trop grande complaisance à l’égard de ce qui se passait en Allemagne.

 

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Janvier/février 1933 : premières manifestations étudiantes à la faculté de médecine

Fin janvier début février 1933, la faculté de médecine de Strasbourg a connu des manifestations étudiantes d’une ampleur inédite. En cause, le doyen Prosper Merklen, accusé de favoriser les étudiants étrangers au détriment des étudiants alsaciens-lorrains, ainsi que le Dr Bellocq, maître de conférence, pour avoir traité ces derniers de « fainéants » et « d’incompétents ». Le Dr Bellocq avait déclaré en outre qu’il fallait faire venir des concurrents de l’Intérieur voire de Pologne parce que les étudiants alsaciens-lorrains étaient incapables d’occuper des postes élevés à l’université. Il sera sanctionné pour ses propos par une interdiction de conférence de deux semaines. Mais cette sanction ne suffira pas pour calmer la colère sur le campus : les étudiants alsaciens-lorrains, organisés au sein d’un « Comité d’Action Étudiant », soutenus par des étudiants de l’Intérieur et appuyés par de nombreux professeurs, demandèrent sa mutation hors d’Alsace et réclamèrent des sanctions contre le doyen responsable de cette situation de tension.

 « À l’occasion de ce conflit, on apprit que depuis longtemps certains éléments des Balkans et de plusieurs États fédéraux avaient acquis au sein de l’université une influence grandissante qui fut mal ressentie (…) On a de ce fait oublié que l’université de Strasbourg est avant tout une université pour le pays entre Rhin et MoselleNotre peuple doit y voir grandir une élite à l’esprit non fermé, mais ouvert et prêt à accueillir les deux cultures qui peuvent se rencontrer à Strasbourg. Notre peuple devrait y voir se développer une élite, liée à la tradition et au passé, montrant de la compréhension pour tout ce qui anime chez nous le pays et ses habitants », écrit Die Heimat de février 1933 qui, par ailleurs, relève que dans certains secteurs de l’université, on n’aime pas la franchise et le caractère alsaciens.

 

Le point de basculement est atteint le 4 avril 1933

 C’est le 4 avril 1933 que se produisent les heurts les plus sérieux, transformant le théâtre municipal de Strasbourg, place Broglie, en « arène de pugilat ».

Ce jour, un groupe de 150 à 200 jeunes, selon les sources, pour une grosse part des étudiants polonais et des « sujets israélites[15] qui ont voulu se venger » (dixit Dahlet[16]), provoque de violents incidents : bombes de gaz puant et larmoyant, jets d’acide chlorhydrique, insultes, sifflets, bagarres… Le gérant de l’APNA[17] de Basse-Alsace, Schmidt-le-Roi, un clérical nationaliste d’extrême droite[18], est venu préalablement chauffer la foule de manifestants. Mais cette fois, une trentaine de contre-manifestants autonomistes présents dans la salle décide d’affronter les perturbateurs[19].

Il s’en suit une bagarre généralisée d’une grande violence puisque plusieurs blessés sont à déplorer dont trois policiers assez grièvement (dixit Mourer). Des manifestants crient « À bas les boches »[20], ce qui a pour effet d’aiguiser encore la colère des autonomistes ! L’excitation est à son comble, les insultes et les coups pleuvent de part et d’autre. La police avait laissé les manifestants se regrouper sans intervenir, probablement avec l’aval du préfet.

Enfin refoulés, les perturbateurs se répandent ensuite dans le centre-ville, cassent un kiosque à journaux où étaient exposés des Elsässer Kurier, brisent la vitrine de l’imprimerie de la ELZ au 15 rue de l’Ail, avant de se retrouver pour chanter la Marseillaise dans la cour des Dernières Nouvelles[21]. Dans le théâtre, la séance a été interrompue et la salle évacuée.

Le lendemain, le maire annonce la fermeture du théâtre. Toute la presse nationaliste et germanophobe jubile et salue cette fermeture comme une grande victoire sur l’hitlérisme. A l’opposé, tous les journaux des partis du Volksfront[22]réprouvent ces manifestations et défendent les représentations allemandes. L’effervescence est grande, surtout du côté de la ELZ, alors dirigée par Schall et Dahlet, et de la Landespartei pour qui la langue allemande en Alsace est la valeur suprême incarnant l’âme du peuple. Y toucher relève du sacrilège !

Dans son édition du 6.4.1933, la ELZ s’en prend alors vertement aux « Hergelofene aus der Pollackei und anderen halb zivilisierten Ländern ». Le 8.4.1933, elle en rajoute une couche en publiant un article antisémite « Hinaus mit den Ruhestörern » (dehors les fauteurs de troubles) pointant « les Juifs polonais qui viennent en masse fréquenter notre belle université et qui ne respectent pas le pays d’accueil et sa langue ». D’autres articles du même acabit suivront.

Les tensions avec les autonomistes vont néanmoins retomber : les commerçants juifs continueront à confier leurs annonces publicitaires à la ELZ. De très grandes enseignes de Strasbourg comme les « Grandes Galeries » ou « Au Beau Marché » maintiendront leurs publicités dans le journal. 

Lors de la session du 5.5.1933 du Conseil général du Bas-Rhin, la Landespartei, par la voix du Dr Alfred Koessler, conseiller général autonomiste de Brumath, tiendra à protester contre les accusations de xénophobie : « Nous ne sommes pas xénophobes, explique-t-il. Ne sommes-nous pas exposés aux pires persécutions, aux plus vives calomnies ? Néanmoins, l’on ne saurait nous reprocher de cultiver la haine. Nous n’admettons toutefois pas les agissements de ceux qui depuis un an seulement sont naturalisés. Il est nécessaire qu’une bonne fois cela soit déclaré en séance de Conseil général »[23]. De leur côté, les Conseillers nationalistes de l’APNA, Schissele et Oberkirch, estiment que trop de représentations sont données en allemand. Ce dernier pense d’ailleurs que « le malheur pour les Alsaciens est que la culture alsacienne se tourne vers l’autre côté du Rhin »[24].

Le lendemain, lors de la session du 6.5.1933, le Dr Roos interpelle le préfet pour connaître son point de vue concernant la question des langues. Il lui demande si le gouvernement à Paris a donné quelques instructions qui auraient pu encourager la manifestation du théâtre contre la langue allemande (Rapport des sessions du CG67, année 1933, p.604). Roos en profite pour rendre hommage au préfet Lezay- Marnésia qui « a su reconnaître les besoins et les nécessités linguistiques de notre région ». 

La semaine suivante, c’est avec une outrance redoublée que les socialistes reprendront leurs attaques personnelles contre les leaders autonomistes ainsi que la litanie des accusations calomnieuses contre le mouvement autonomiste : « Quand les nazis revendiquent l’Alsace, ils fondent leur prétention insolente sur les apparents succès de l’autonomisme (…) Du moment que l’hitlérisme est au pouvoir, lorsque le knout, la pendaison, les camps de concentration, les pogromes sévissent normalement, tout est bien pour les Roos et Dahlet (…) Dahlet ne proteste pas contre les crimes de l’hitlérisme que son journal (nda : la ELZ) défend, mais hurle contre l’oppression française (…) Pour Dahlet l’ex-libre penseur et pour Roos l’ex-inspecteur en Sarre, tout est beau, tout est bien, tout est adorable dans le meilleur monde possible qui est le monde allemand. Chaque fois que l’on tue, emprisonne, fouette, bâillonne en Allemagne hitlérisée, les autonomistes alsaciens rient aux éclats (…) L’Europe commence de dresser l’oreille, de se mettre en boule, devant les cris sauvages de la dictature hitlérienne. Seul l’autonomisme alsacien a des complaisances infinies pour l’odieux racisme. Nés l’un de l’autre, le racisme et l’autonomisme comptent l’un sur l’autre », écrit la Freie Presse du 13.5.1933. Pour Dahlet, ces accusation sont d’autant plus odieuses qu’il a toujours été un défenseur acharné des droits de l’homme.

La stratégie des socialistes est alors de brandir des épouvantails dans le but de faire accroire aux électeurs alsaciens qu’autonomisme, racisme et hitlérisme se confondent !

Note : Les affrontements du 4.4.1933 sont longuement évoqués lors de la session du Conseil municipal de Strasbourg du 10 avril 1933 (voir extraits à la fin de ce chapitre).

 

Le dogmatisme et l’intransigeance cassante de Schall desservent le parti

Cependant, heurté dans ses convictions humanistes, Dahlet rejette de plus en plus l’extrémisme de Schall et de Bickler ainsi que leurs dérapages xénophobes. Il se plaint également de ce que les positions radicales de Schall nuisent à la politique électorale et cherche à le débarquer. N’y parvenant pas, las, le 16 septembre 1933, il jette l’éponge et démissionne de la direction politique du journal, « pour incompatibilité de ligne politique » ; il prendra alors la direction de la Neue Zukunft - hebdomadaire publié par la ELZ depuis le 1.10.1932 -, avec laquelle la ELZ avait toujours entretenu de bonnes relations.

Les cléricaux vont s’inquiéter à leur tour de cette évolution vers une certaine radicalisation. Aussi chercheront-ils à isoler les communistes du PC-O et les autonomistes de la Landespartei, les plus virulents opposants à la politique de Paris, dans une sorte de « ghetto politique » (dixit Ph. Bankwitz).

L’intransigeance de Schall dans la défense du Volkstum et de la culture allemande, de même que son discours très critique à l’égard de la France et, à l’inverse, souvent trop complaisant à l‘égard de l’Allemagne, dans le contexte politique tendu du moment, s’avéreront désastreux : la ELZ sera dorénavant régulièrement suspectée de sympathies brunes. Et cela à plus forte raison que, tant la ELZ que la Landespartei, rechignaient toujours à condamner fermement le nouveau régime allemand, se limitant à quelques critiques portant sur son anticléricalisme, son nationalisme exacerbé et certaines brutalités.

Par la suite, elles ne manqueront pas de souligner les succès économiques de l’Allemagne, ce qui sera interprété par le camp adverse comme une complaisance à l’égard du régime nazi, voire une profession de foi nationale-socialiste.

Dès le 16.3.1933, Schall s’était élevé contre ces insinuations, estimant que c’est « une effronterie » d’accuser la ELZ de complaisance vis-à-vis des méthodes hitlériennes[25].

Cependant, lors d’une réunion du 7 juillet 1933 de la section strasbourgeoise de la Landespartei, il souligna encore les points positifs du régime de Hitler qui avait réussi à faire diminuer le chômage et à rétablir l’ordre. Il notait également le développement des partis fascistes en Europe et constatait qu’à la faveur d’un mouvement général de ce genre, « l’Alsace-Lorraine ne pourrait que profiter des troubles éventuels pour réaliser enfin son indépendance »[26]. Et, en mars 1936, quand Hitler décide de la réoccupation de la Rhénanie, la ELZ, pointant le traité de Versailles, expliquera encore « qu’il convenait aujourd’hui de réviser un état de choses et des dispositions devenues intenables, et d’introduire un nouvel ordre de choses qui soit basé sur l’égalité de droits (…) qui rende possible de régler les divergences (…) d’une façon pacifique »[27]… ce qui sera à nouveau interprété par les opposants nationalistes comme un ralliement aux positions hitlériennes. 

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Montée de la xénophobie et de l’antisémitisme à l’université

A partir d’août 1933, même la presse de gauche, qui jusque-là avait défendu la cause des réfugiés, cesse ses attaques contre les partisans d’une révision de la politique de l’accueil. Elle demande maintenant que les réfugiés ne puissent pas rester en Alsace-Lorraine et qu’ils soient mieux répartis dans le pays, à défaut, qu’ils soient envoyés dans les colonies. De leur côté, les Dernières Nouvelles et le Journal d’Alsace et de Lorraine arrivent à la même conclusion : dans les colonies, il y a plus de place ! Ces journaux pensent aussi qu’« une immigration allemande pourrait avoir des conséquences négatives en Alsace »[28].

L’afflux de tous les étudiants étrangers[29] va finir par conduire, au sein même de l’université, à une montée de la xénophobie, surtout de l’antisémitisme. Ainsi, en 1935, les étudiants français de la faculté de médecine manifesteront pour exiger que les étrangers ne soient pas admis à faire leurs études à Strasbourg : « Ces étudiants (étrangers) se trouvèrent à Strasbourg en butte à des réactions hostiles de leurs camarades étudiants et parfois d’une partie du corps enseignant (…) L’atmosphère générale de la ville se dégrada. Les étudiants de droit et de médecine lancèrent des mots d’ordre de grève pour protester contre la présence des étrangers. Leur campagne fut très violente dans son ton. On se mit à dire aussi que les étudiants étrangers étaient une menace contre l’ordre public. Une douzaine d’expulsions d’étudiants étrangers furent prononcées par le tribunal de Strasbourg (…) Étaient visés les « agitateurs » étrangers, tous juifs d’Europe centrale[30] (…) Les étudiants juifs d’Europe centrale eurent à subir doublement des discriminations, dans leur pays d’origine et dans leur pays d’accueil (…) L’administration universitaire participa à la propagation de la xénophobie antisémite à Strasbourg », écrit l’universitaire Françoise Olivier-Utard [31].

Pour autant, il serait évidemment absurde de prétendre que l’université de Strasbourg était antisémite ou xénophobe. C’est essentiellement la tension politique internationale, le contexte linguistique particulier de l’Alsace, la dégradation de la conjoncture économique et les réactions de défense corporatives qui engendrèrent ces réactions xénophobes qui perdurèrent jusqu’en 1938/39. En 1939, en dépit des naturalisations massives intervenues depuis 1930, on comptera toujours trois millions d’étrangers en France dont 163 000 Israélites étrangers[32].

 

Tribune Juive du 29.1.1937

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Les campagnes de calomnies s’enchaînent

Les violents affrontements du 4.4.1933, et les précédents, ont contribué à accentuer encore la cassure entre les défenseurs du Volkstum et les partisans de son éradication. Les positions se raidissent et les fossés se creusent.

Au sein même de la coalition des partis du Volksfront des fissures commencent à apparaître, notamment autour d’une question cruciale : la défense de la démocratie est-elle plus importante que celle du Volkstum ? Pour les cléricaux et les progressistes, c’est oui ! Mais pour Roos et la Landespartei, les deux sont d’égale importance, d’autant que la lutte pour la démocratie peut parfaitement être menée de pair avec celle pour le Volkstum, qui s’inscrit d’ailleurs dans le cadre de la première. 

Pour isoler la Landespartei et enfoncer un coin entre elle et ses alliés du Volksfront, les ennemis des autonomistes vont donc s’acharner à marteler en boucle les accusations d’abandon de la démocratie et de ralliement au nazisme, auxquelles ils ajouteront parfois celles de séparatisme et de francophobie.

Les calomnies et les rumeurs les plus fantaisistes vont ainsi se répandre et Roos, en tant que président de la Landespartei, en sera la principale cible. Ainsi, lors de la session du Conseil général du Bas-Rhin du 5.5.1933, le Dr Oberkirch (APNA) affirme que, dans la violence des affrontements du 4 avril 1933, le Dr Roos aurait saisi une jeune fille par les cheveux. Roos laisse éclater sa colère et proteste avec véhémence contre ce mensonge éhonté. Le Dr Oberkirch est finalement contraint de revenir sur ses propos et de reconnaître qu’il ne s’agit que d’une simple rumeur. L’abbé Georges Gromer, président de la commission départementale du Conseil général du Bas-Rhin, clôt l’incident en constatant que « ces accusations ne sont pas exactes »[33]. Qu’importe, la Freie Presse du 15.5.1933 reprendra néanmoins ce bobard. Et alors qu’il n’avait été que simple lieutenant dans l’armée du Kaiser, pour mieux jeter la suspicion sur sa loyauté à l’égard de la France, ses détracteurs lui attribueront le grade d’officier supérieur. Ce que Roos devra démentir.

Au Conseil municipal de Strasbourg, certains socialistes iront même jusqu’à reporter les accusations de dérive brune sur les alliés progressistes de la Landespartei. Ainsi, lors de la session du 10.4.1933, le socialiste Eugène Imbs traite Dahlet « d’ambassadeur allemand » (lors de celle du 8.10.1934, le conseiller Émile Hirtzel, un dissident du PC-O, dénonce « l’évolution fasciste des partisans de l’ELZ… et de l’UPR ») !

On reproche sans cesse à Roos de ne pas stigmatiser avec suffisamment de force les méthodes antidémocratiques employées dans le Reich. À tous propos, on lui demande de proclamer sa loyauté et son attachement à la France. Tout ce qu’il dira, ou ne dira pas en se taisant, sera décortiqué et interprété fallacieusement comme une adhésion à l’idéologie brune. Ainsi, quand on reparlera à nouveau de la Sarre occupée, ses critiques à l’égard du traité de Versailles, dont les conséquences s’avérèrent effectivement catastrophiques, on le sait à présent, seront immédiatement présentées comme une défense indirecte du régime nazi (en fait, Roos s’appuyait sur le pacte de la Société des Nations qui, par son article 19, posait le principe d’une réforme possible des traités qui auraient donné naissance à des injustices nouvelles pouvant mettre en péril la paix). Et quand Roos exprimera un avis plutôt favorable à un retour de certaines vieilles populations de langue allemandes à l'Allemagne, dont elles avaient été séparées injustement en 1918,  socialistes et radicaux l'accuseront, en le conspuant, d'apporter son appui au régime nazi. Or, dans un discours prononcé à Berlin le 15.1.1933, deux semaines avant l'accession à la chancellerie de Hitler, Maurice Thorez s'était positionné exactement de la même manière en réclamant « le droit de tous les groupes de langue allemande de s'unir à l'Allemagne (La Croix 15.7.2014) »... sans que personne ne trouva jamais rien à y redire.

Quant à sa germanophilie, dont il ne s’est d’ailleurs jamais caché, sans pour autant être anti-français, elle sera dès lors interprétée perfidement par le camp nationaliste comme une autre preuve de son adhésion à l’hitlérisme selon l’équation réductrice : germanophilie = hitlérophilie !

Et, pour ce travail de sape, tous les journaux d’orientation nationaliste vont s’y mettre : la Freie Presse, Le Journal d’Alsace et de Lorraine, Les Dernières nouvelles de Strasbourg, Le Messager d’Alsace, Der Republikaner... Alimentées par la police spéciale, des rumeurs d’espionnage visant Roos et les chefs autonomistes commencent à circuler. D’ailleurs, dès octobre 1927, quelques jours seulement après la fondation du parti autonomiste, le grand quotidien parisien Le Temps[34] croyait déjà savoir que c’étaient « des agents étrangers qui dirigeaient le « parti séparatiste (sic) ».

 

Roos cherche à éteindre le feu

Au sein du Volksfront, l’ambiance était devenue progressivement délétère : la Landespartei concentrait dorénavant sur elle toutes les critiques.

Du côté de la Volkspartei, les amis de Michel Walter commencent à prendre leurs distances avec elle en critiquant son antiparlementarisme et sa tiédeur dans la défendre les idéaux démocratiques. De sorte que, le 21 septembre 1933, la Volkspartei refusera son soutien à Karl Roos, candidat à sa succession à la vice-présidence du Conseil général : il n’obtiendra que 16 voix sur 35 et sera remplacé par Ernest Koessler, un membre de l’APNA (Walter est renouvelé à son poste de président).

Roos va donc essayer d’éteindre le feu en donnant des gages démocratiques aux autres partis du Volksfront pour calmer leurs inquiétudes.

En septembre 1933, Schall profite de l’absence de Roos, parti en voyage d’information auprès de différentes organisations de Minorités Nationales en Europe centrale, pour réorganiser le parti. Il instaure le système des « Vertrauensleute » (hommes de confiance), qu’il recrute parmi ses amis, dont la charge est d’assurer la liaison entre le comité directeur et la masse des membres qu’il répartit en sections. Cependant, en raison de la possibilité qui est offerte aux hommes de confiance d’assister aux réunions au cours desquelles sont traitées les questions délicates et confidentielles, il est prévu qu’ils soient approuvés par le président du parti. C’est donc à tort qu’on évoquera l’application du « Führerprinzip » qui exige une soumission aveugle au chef, ce qui n’était alors pas le cas dans la Landespartei ou, de toute façon, Roos n’avait qu’un pouvoir limité (cf. Bankwitz). Ce n’est qu’à la Toussaint qu’il sera de retour en Alsace.

De son côté, poussé par Paris[35], la girouette politique Michel Walter[36] cherche à présent à changer de camp en se rapprochant des nationalistes de l’APNA et des républicains-démocrates, ennemis jurés des autonomistes[37]. Alors qu’il avait défendu jusque-là l’autonomie et l’idéologie du Volkstum, il commencera par expliquer que la mission de la Volkspartei était avant tout de « défendre les intérêts religieux de l’Alsace »… tout en accusant ses alliés de la Landespartei, probablement pour apporter une justification à son retournement de veste, de pratiquer une politique trop complaisante à l’égard de l’Allemagne et de négliger les idéaux démocratiques. Dès lors, ses déclarations de loyalisme à l’égard de la France vont se multiplier. Par la suite, il se servira de l’Elsässer pour organiser une véritable campagne d’excitation contre la ELZ et la Landespartei.

Agacé par les soupçons qu’on faisait planer sur son parti, le 12.2.1934, en séance publique devant le Conseil municipal de Strasbourg - dont il fut membre sans discontinuer de 1929 à 1939 -, Roos tient à mettre les points sur les « i » : « Nous déclarons que nous sommes contre toute politique de violence et tout terrorisme, contre toute restriction de la liberté individuelle, contre toute discrimination du droit des ouvriers. Nous déclarons que nous sommes pour une liberté intégrale. Voilà ce que j’ai à déclarer ici. Je pense que c’est clair »[38].

Deux mois plus tard, au congrès annuel de la Landespartei du 22.4.1934, il remettra ça en déclarant à la tribune : « De la dictature et du fascisme nous ne voulons rien savoir » ! Sur ce thème du rejet de la dictature et du fascisme, « Roos a été l’orateur le plus convaincant », notera Camille Dahlet dans la Neue Zukunft

Le 28.2.1934, la Fortschrittspartei avait décidé de quitter la « Communauté de travail » établi avec la Landespartei quatre ans plus tôt[39]. Roos comprend que la dérive jusqu’au-boutiste de certains responsables de la Landespartei risque de précipiter le Volksfront dans une crise profonde. Aussi, en mai/juin 1934, propose-t-il de renforcer l’alliance des partis autonomistes par la création d’un Comité de coordination et d’un comité de presse. Sa proposition, soutenue par Rossé et ses amis, s’adresse également à la Volkspartei, ceci en dépit de l’antipathie et des rancoeurs qu’il nourrissait à l’égard de Walter (en mars 1933[40], il avait reproché à la Volkspartei sa tiédeur dans la défense de la revendication autonomiste et son manque de dynamisme pour faire reconnaître les droits de l’Alsace à sa langue et à son régime scolaire). La Fortschrittspartei et le PC-O se déclarent partants, mais la Volkspartei décline l’offre au motif qu’elle doute de la loyauté de la Landespartei à l’égard de la France. Un an plus tard, l’Elsässer, probablement par la plume de Walter, accusera la Landespartei d’être un « greffon de l’étranger » (ein parasitäres Gewächs)[41], une accusation que réfute catégoriquement, et avec raison, l’historien K.-Heinz Rothenberger. 

Les rumeurs d’espionnage distillées par la presse nationaliste et socialiste pour accréditer l’idée de la déloyauté des autonomistes, se feront également de plus en plus insistantes. Ainsi, fin 1934, la ELZ avait publié plusieurs photos dans ses pages illustrées dont une montrait une société de livraison allemande avec un paysage rhénan sans grand intérêt, mais accompagnée d’un texte écrit dans une optique allemande. Immédiatement des organes nationalistes, comme l’« Elsässer Bote », crièrent à l’espionnage en demandant l’application de la nouvelle loi du 26.1.1934 réprimant l’espionnage dans les territoires frontaliers. Les locaux de la rédaction seront perquisitionnés, le rédacteur et le personnel auditionnés et une enquête sera ouverte. Or, quelques semaines plus tard, le journal parisien « Je sais tout » publiait exactement la même photo - et d’autres prises de l’intérieur d’une tourelle blindée - accompagnée d’un texte explicatif du général Duval sur les fortifications à l’Est, complété par des esquisses des forts et d’autres indications… sans que personne ne s’en indigna (Heimat n°12 1934, p.341). De son côté, Roos est régulièrement traité de « traître » par la presse socialiste.

Il va néanmoins continuer d’œuvrer à une désescalade. Ainsi, lors de la session du Conseil général du Bas-Rhin du 13.5.1935, Roos surprend tout le monde en préconisant une politique d’apaisement et de main tendue. Il déclare au préfet Roblot que « les autonomistes ne veulent pas regarder l’avenir en noir, qu’ils ne veulent pas rester préoccupés plus longtemps par le sombre passé et qu’ils ont du courage et de la bonne volonté ». Pour lui, les paroles du préfet empreintes de respect et de compréhension pour les sentiments du peuple alsacien « permettent à présent d’envisager l’entrée dans une ère nouvelle de collaboration »[42]. Le président de la commission départementale, l’abbé Georges Gromer, souligna que l’appel de Roos à la coopération était particulièrement réjouissant et qu’en dépit du maintien des revendications alsaciennes, elle permettait à minima d’en finir avec un constant sentiment de défiance : la balle est maintenant dans le camp du gouvernement, sera sa conclusion.

Cependant, à l’issue des élections municipales, lors de la session du Conseil municipal du 18.5.1935, l’ancien maire communiste/autonomiste Hueber est battu par le démocrate Charles Frey par 20 voix contre 16. Et alors que Hueber s’exprimait toujours en dialecte ou en Hochdeutsch, Frey, originaire de Kork en Allemagne, choisit d’emblée de s’adresser aux Conseillers en français : « Il y a des personnes qui ne comprennent pas le français », s’indigne Hueber. « Vous l’apprendrez », répond Frey. « Voilà la démocratie », tempête Roos ! Pour marquer le changement, le nouveau maire fera descendre le rot un wiss de la flèche de la cathédrale pour le remplacer par le drapeau tricolore ! Avec la victoire de Frey, l’exaltation cocardière allait pouvoir reprendre de plus belle.

Parallèlement, Roos va prendre ses distances avec les plus extrémistes de son parti, qu’il cherche à neutraliser. Aussi commence-t-il par s’en prendre au plus virulent d’entre eux, l’avocat Hermann Bickler, « le seul et authentique national-socialiste parmi les dirigeants autonomistes », écrit Ph. Bankwitz (p.56). Roos dira « désapprouver cet extrémiste nazi » qui s’efforce d’« entraîner le mouvement dans la voie de l’intransigeance »[43]… « ce que regrettait Roos », commente le directeur général de la Sûreté nationale Monnard dans son rapport de synthèse du 6.2.1939. Il l’accuse encore de « coller au parti littéralement comme un morpion »[44](dixit Roos).

Dès le 29.5.1932, lors de l’assemblée générale de la Landespartei au restaurant de la Concorde à Strasbourg, Roos avait réussi mettre en échec Bickler sur les deux résolutions qu’il présentait. Dans la première, qui dénonçait la « Verwelschung » (francisation) de la jeunesse, il fit remplacer le mot « Verwelschung » par celui d’« oppression nationale ». Quant à la seconde, qui demandait le changement du nom de la Landespartei en « Landespartei der Elsass-Lothringischen Befreiungsbewegung », Roos la fit ajourner.

En retour, Roos devient la principale cible des attaques des partisans de Schall et de Bickler[45] qui veulent évincer de la direction du parti « les vieux bonzes aux idées arriérées », Bickler se revendiquant des « nouvelles idées » venues d’Allemagne. (cf P. Zind p.626).

 

Des oppositions anciennes entre Schall et Roos 

Les frictions entre Schall et Roos ont commencé dès la démission du secrétariat général du Heimatbund (11.5.1927) de Jean Keppi opposé à la transformation du mouvement en « parti autonomiste » comme le voulaient Schall et ses amis. En effet, Keppi continue de penser que le Heimatbund doit se situer au-dessus des partis. « Roos était de l’avis de Keppi et prit position contre la création d’un parti politique »[46], s’opposant ainsi à Schall et ses amis. Il accepte donc de prendre la succession de Keppi au secrétariat général. Au procès de Besançon, il expliquera ses désaccords avec ses amis autonomistes qui ne voulaient voir dans l’autonomie qu’une affaire politique, alors que lui entendait privilégier la dimension culturelle[47].

Ce n’est que suite aux pressions exercées par Schall et contre la promesse que le programme du nouveau parti à créer reprendrait les grandes lignes du manifeste du Heimatbund, aux options parfaitement démocratiques, que Roos finira par accepter d’assumer la présidence du nouveau « Parti Autonomiste d’Alsace-Lorraine » (25.9.1927). Cependant, peu après la création du parti, dans une lettre du 1.11.1927 à l'abbé Zemb, Roos déplore déjà le côté têtu/opiniâtre (hartnäckig) de Schall (archives personnelles de l'auteur).

  

Un conflit permanent  

Plutôt mesuré et opposé à tout extrémisme (ce que reconnaîtra la police dans ses rapports), à partir de 1934, Roos cherche donc à contrer la dérive brune des têtes brûlées du parti menées par Schall et Bickler.

Pour les brider et éviter l’isolement du parti, il cherche à préserver coûte que coûte le Volksfront et l’alliance avec la Volkspartei, honnie par Schall et Bickler qui oeuvrent en souterrain à l’éclatement de la coalition[48] (Déjà le 7.1.1933, la ELZ avait publié un article critiquant vivement l’attitude atone des députés de la Volkspartei et leur manque d’énergie pour défendre le Volkstum).

Les deux camps, anti-nazis d’un côté et pro-nazis de l’autre, se livrent alors à une sorte de guerre de tranchées dont la presse se fait l’écho. Le parti s’enlise dans les querelles idéologiques. Mais Roos tient bon. De sorte qu’en août 1936, ne pouvant arriver à ses fins suite aux blocages de Roos, Bickler claque la porte de la Landespartei et crée son propre parti, l’Elsass-Lothringer Partei, qui sera clairement pro-nazi et antisémite, ainsi qu’un hebdomadaire, Frei Volk, qui suivra la même ligne.

Comme Dahlet l’avait tenté avant lui, Roos essaie encore de débarquer Schall[49] dont il réprouvait tout autant l’extrémisme (dès 1927 son jusqu’au-boutisme avaient déjà conduit à l’enterrement du Heimatbund ). Tout opposait Roos et Schall, le caractère, les amitiés, les options philosophiques… : le premier était un littéraire amoureux de la langue, épris de poésie et de caractère jovial, alors que le second était un idéologue pur, froid et cassant. L’abbé Gromer dit de Schall qu’il s’agit d’« un cas pathologique », d’une personne qui se prend pour « un demi dieu »[50].

Ne parvenant pas à le mettre sur la touche, Roos change de stratégie et tente d’assécher financièrement l’aile « brune ». Sans succès, Schall continuant à lui tenir tête grâce à la ELZ, qu’il dirige, et à l’appui de Ernst qui cherche maintenant à le placer à la tête de la Landespartei.

 

« Au moins la moitié des adhérents est antinationale-socialiste » (F. Hecker) 

Roos et Schall sont à couteaux tirés et ne se parlent plus. De sorte que, début 1938, Roos choisit de faire imprimer son opuscule « Unser Elsässerditsch » non par la ELZ, mais par l’imprimerie Vollmer de Neudorf. De son côté, Schall ira jusqu’à licencier la secrétaire, Mme Woerner, au motif qu’elle espionne au profit de Roos auquel elle aurait communiqué secrètement la liste des abonnés de l’ELZ[51].

Anti-nazis et pro-nazis, vont donc continuer de s’affronter jusqu’à paralyser le mouvement, les deux fraction en lutte étant à peu près d’égale importance en 1938. En effet, d’après le journaliste anti-autonomiste et radical-socialiste Fritz Hecker[52] : « À la Landespartei, au moins la moitié (des adhérents) est antinationale-socialiste, mais peut-être pro-allemande »[53]. Il est évidemment difficile de savoir avec précision le poids de chacun des deux camps.

Mais Schall garde un gros avantage : il dispose toujours de la ELZ et de sa maison d’édition pour s’exprimer. C'est d'ailleurs sous sa seule plume que paraissent toutes les brochures du parti (Roos est absent) :"Warum und wozu Autonomie" (1932), "Der Wortbruch von Selz" (1934), "Ende der Démocratie ?"(1935), "Gegen Reaktion und Bolschewismus (1936), "Der Elsässer-Front Entgegen" (1937)...

Fort de cet avantage, de temps à autre, Schall peut laisser percer son penchant pour les « nouvelles idées venues d’Allemagne ». De même, elle lui permet parfois de se faire l’écho, surtout après l’arrivée au pouvoir de Léon Blum en juin 1936, du prurit antisémite qui avait gagné la société française au début du siècle (voir l’affaire Dreyfus) et qui s’était renforcé avec la crise économique de 1930. L’arrivée au pouvoir des nazis contribua à le raviver. A l’Assemblée nationale, des parlementaires, comme Xavier Vallat de la Fédération Républicaine, se déclareront alors ouvertement antisémites[54]

 

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1938 : L’affaire de la Maison Kammerzell

Jusqu’à la guerre, les problèmes liés aux réfugiés étrangers et à l’antisémitisme, qui n’avait cessé de monter depuis 1933, empoisonneront l’atmosphère. Ainsi cette rixe sanglante qui éclata début novembre 1938, au célèbre restaurant strasbourgeois, la Maison Kammerzell, près de la cathédrale. Paul Schwander, le tenancier de cette maison, propriété de la ville de Strasbourg (maire Charles Frey), avait attaché à l’intérieur du restaurant, trois écriteaux avec les inscriptions manuscrites « Mon restaurant est interdit aux chiens et aux Juifs », « La clientèle de ce restaurant se compose uniquement de Chrétiens » et « Les Juifs ne sont pas désirés dans cet établissement ». La salle était parée de drapeaux tricolores décorés de fleurs[55], ce qui laisse à penser que le patron était membre d’un parti nationaliste français antisémite.

Pour protester contre ces panneaux, une trentaine de jeunes gens organisèrent une opération punitive. Ils pénétrèrent dans l’établissement et brisèrent tout le mobilier en blessant plus ou moins gravement le cafetier et les clients qui le secouraient. Des journaux dénonceront les assaillants comme étant « des étudiants juifs parmi lesquels se trouvaient plusieurs immigrés » (ce que contestera la Tribune Juive)[56]. Relatant ces évènements, La Tribune Juive du 11.11.1938, publie dans le même temps un long article reprenant les paroles du pape Pie XI condamnant l’antisémitisme.

Une plainte fut déposée contre le couple de restaurateurs. Le 7 décembre 1938, l’affaire fut jugée au tribunal de simple police à Strasbourg. Le jugement, d’une mansuétude surprenante, fut le suivant : « Le tribunal annule la citation donnée aux prévenus (les époux Schwander) ; les acquitte et les renvoie des fins de la poursuite sans dépens » [57]. Sur appel du procureur, la chambre correctionnelle du Tribunal de 1ère instance de Strasbourg, par jugement du 26.1.1939, confirmera purement et simplement le jugement du Tribunal de simple police.

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Extraits des interventions durant la session du 10.4.1933 du Conseil municipal (CM) de Strasbourg :

Note : Les interventions sont faites en français, en allemand ou en dialecte. Chacun s’exprime dans la langue de son choix. Jusqu’en 1940, tous les comptes rendus des sessions du CM sont bilingues français/hochdeutsch (idem pour le Conseil général).

Georges Streisguth (Parti républicain démocratique) ouvre le feu et dit qu’il y a trop de représentations allemandes. Il traite le théâtre de Fribourg, de « théâtre hitlérien ». 

Le Maire Hueber (PC-O) précise que les « représentations allemandes connaissent une fréquentation toujours plus forte que celles des autres représentations ».

Pour Michel Walter (Volkspartei), la lutte contre l’hitlérisme mise en avant par les manifestants n’est qu’un faux prétexte, c’est la langue allemande qui est visée : « Les milieux de la bourgeoisie s’étaient livrés à des manifestations contre le théâtre allemand lorsque Hitler n’était pas au pouvoir », relève-t-il. Il note aussi « qu’une grande partie de la population ne possède pas la langue française » et rappelle qu’à Paris, le gouvernement a promis des subventions au Théâtre municipal à condition que le nombre de représentations allemandes soit réduit. 

Jean-Pierre Mourer (PC-O) note qu’au cours des représentations allemandes, des sifflets et des sabotages se sont produits, même quand un artiste alsacien se produisait : « Peut-on prétendre dans ces conditions qu’on ait voulu manifester contre Hitler », s’indigne-t-il.

Mourer fait l’historique de la journée du 4 avril 1933 où la troupe de Fribourg devait jouer une pièce de Gerhart Hauptmann « Vor Sonnenuntergang ». « La représentation a été interrompue, le commissaire de police ayant ordonné l’évacuation de la salle suite aux manifestations d’hostilité. 200 saboteurs (sic) ont sifflé, fait du tapage, lancé des bombes de gaz puant et larmoyant et répandu sur le sol et en l’air de l’acide chlorhydrique ». Il accuse des étudiants étrangers de « fabriquer ces bombes dans leurs laboratoires de l’université »[58] et ajoute : « Avant cette représentation, la presse socialiste et nationaliste (La République, les Dernières Nouvelles, Le Journal d’Alsace et de Lorraine, la Presse Libre, le Messager d’Alsace…) ont mené une vive campagne d’excitation contre le théâtre, en se parant du manteau de l’anti-fascisme et de l’anti-hitlérisme ».

Mourer rappelle que le PC-O a été le premier parti à protester contre le régime de violence et d’arbitraire survenu en Allemagne avec Hitler[59]. Et pour finir, il pose cette question : « Si on veut interdire le théâtre en allemand au prétexte qu’il est hitlérien, pourquoi l’équipe nationale de football est-elle allée alors jouer à Berlin le dimanche après l’instauration du régime de Hitler, précisément le dimanche de la grande manifestation tapageuse nationale pour jouer là - horribile dictu – sous le signe de la croix gammée contre l’équipe nationale allemande ? ». Pourquoi ne soulève-t-on pas de protestations contre le match prévu le lundi de Pâques à Mulhouse et qui opposera l’équipe de la ville à celle de Wurtzbourg, remarque-t-il ? Il dit d’ailleurs « être de l’avis qu’un meeting sportif ne doit pas être subordonné à la situation politique du moment. Cela doit, dans une mesure beaucoup plus forte, être valable pour l’art, spécialement pour la musique et le théâtre, pour lesquels il ne doit pas y avoir de frontières ».

Pour finir, Mourer donne les chiffres officiels : « Le chiffre moyen de la fréquentation était de 59,7% pour l’opéra français, de 78,3% pour la comédie française, de 82% pour la comédie allemande et de 68% pour l’opéra allemand ». Enfin, il rappelle que le programme du théâtre pour la saison prévoit la représentation de « Le brave soldat Schweyk » que donnera la troupe de Bâle. 

Pour l’adjoint Frédéric Klein (Fortschrittspartei), « il est hors de doute que la manifestation survenue au théâtre n’était pas dirigée contre le théâtre de Hitler, mais contre les représentations allemandes sur notre scène en soi ». Il tient à remarquer que, dans la troupe de Fribourg, il y avait 3 Juifs.

René Hauss (Landespartei) note que « 85% de la population parlant allemand, en conséquence la question de savoir en quelle langue on doit jouer au théâtre, renferme en elle-même la solution la plus juste ». 

Edmond Naegelen (socialiste) met le feu aux poudres en accusant les autonomistes d’avoir employé des matraques en caoutchouc.

Karl Roos (Landespartei), outré, lui répond : « Vous avez prétendu qu’on a fait usage du casse-tête au théâtre et qu’on a provoqué artificiellement la surexitation. Je vous somme de nommer celui d’entre nous qui a employé des matraques en caoutchouc. Où est-il donc ? » (nda : Naegelen ne pourra se justifier).

Paul Schall (Landespartei) révèle que les autonomistes avaient été informés de la manifestation de sabotage comme tout le monde, « du préfet jusqu’au petit étudiant polonais ». C’est pourquoi « nous avons invité nos gens à aller à la représentation pour réagir contre un sabotage. Aucun de nos gens n’a eu « une matraque ou quelque autre arme ». Et il ajoute : « Je peux dire tranquillement : il n’y avait que peu de gens, seulement 30, tandis qu’il y en avait du côté adverse au moins 200 et qui ont même opérés avec du gaz lacrymogène. Nous avons dit à nos gens qu’ils ne devaient pas apporter des couteaux de poche, qu’ils devaient les déposer pour qu’aucun ne puisse dire qu’ils avaient une arme (…) Si la police laisse saboter, contrairement aux prescriptions légales, alors nous nous permettons de mettre dehors les perturbateurs et nous en répondons publiquement ». Et d’ajouter : « Nous ne sommes pas contre les séjours d’étrangers dans notre pays. Mais ceux-ci ont le devoir formel de se comporter d’une façon calme et convenable ». 

Camille Dahlet (Fortschrittspartei) intervient longuement. Il rappelle que « dans un pays de langue allemande, il ne peut y avoir une limite maximum pour les représentations allemandes, mais tout au plus pour les représentations françaises (…) Le programme des théâtres était établi depuis longtemps, pas seulement depuis Hitler. La troupe de Fribourg, venue pour jouer une pièce de Gerhart Hauptmann venait depuis longtemps ».

Il termine par cette déclaration : « On a prétendu, et il a été démontré, que c’était en partie des sujets israélites qui ont voulu se venger et qui ont été rossés de coups chez nous. Je le regrette, car cela revient au vieux proverbe « comme tu bas mon Juif, je bats le tient ». Hitler bat les Juifs de l’autre côté du Rhin et nous les battons ici. Je comprends l’exaspération de nos Juifs de ce que leurs congénères ont à supporter en Allemagne. Moi aussi, je réprouve un tel procédé, qui est indigne d’un pays civilisé. Mais si les Juifs et les nationalistes alsaciens veulent s’en prendre à Hitler, qu’ils tapent sur Hitler et pas sur nous en sabotant notre théâtre allemand auquel nous tenons. Nous ne voulons pas être le menin d’autrui et c’est pourquoi nos gens ont riposté avec les poings (…) Nous sommes fermement décidés à opposer aussi à l’avenir notre résistance à de telles méthodes hitlériennes ». 

Le socialiste Eugène IMBS, qui n’en est pas à une outrance près, traite Dahlet d’« ambassadeur allemand », ce qui lui vaut cette réplique cinglante de ce dernier  : « Et vous, vous êtes le « pot de chambre » français !». 

Le maire Hueber termine la session en déclarant à l’assemblée que l’administration de la ville n’a nullement l’intention de rompre avec les représentations allemandes. Cependant, par la suite, elles seront surtout assurées par le théâtre de Bâle. On ne fera quasiment plus appel à des troupes allemandes.

B.W.

 

[1] D’après Roos, c’est à partir de 1932 que Bickler s’est imposé à la Landespartei et à l’ELZ. Schall qui voyait en lui un concurrent (dixit Roos) supprima d’abord le supplément Jungmannschaft qu’il dirigeait, avant de le rétablir peu après sur ordre de Ernst (Rapport Monnard n°1990 du 6.2.1939 p.6).

[2] La ELZ fut créée le 7.12.1929 par Roos, Dahlet, Hauss et Schall. Schall en assure la direction rédactionnelle, Dahlet et Hauss la direction politique.

[3] Depuis 1931, Bickler s’exprimait principalement dans la Jungmannschaft, un hebdomadaire destiné aux jeunes et publié comme supplément de la ELZ et sous forme d’un périodique indépendant deux ans plus tard. De 1937 à 1939, il publie Frei Volk, un hebdomadaire irrédentiste, clairement imprégné de l’idéologie nazie.

[4] Carl Maurer, signataire du Heimatbund, était un des rédacteurs de la Zukunft avec Roos, Ricklin, Schall, Hauss. Président de l'Église luthérienne durant la guerre, il embaucha quelques pasteurs juifs convertis persécutés en Allemagne pour des raisons raciales, leur sauvant ainsi probablement la vie. Mais tous furent internés après-guerre en qualité d'allemands : Hans Hagen, Rolf Neumann (qui faisait office de Lagergeistlicher officieux) au Struthof français, Hugo Wach à Pithiviers.

[5] Martin Siegwalt, Carl Maurer, Freimund Verlag, 2014, p.42.

[6] Déclaration de J.-P. Mourer au Conseil général du Bas-Rhin lors de la session du 5.5.1933 (registre des sessions pour l’année 1933, p.552).

[7] B. Vogler, Histoire culturelle de l’Alsace, éd. Nuée Bleue 1994, p.415.

[8] Ces derniers étaient victimes du numerus clausus dans leur pays. Parmi les étudiants étrangers, ils représentent une forte majorité.

[9] Johanna Linzler, Les réfugiés juifs en provenance du Reich allemand dans les années 1930, dans Terre d’exil, terre d’asile, éd. de l’Éclat, 2010.

[10] Pierri Zind, Alsace-Lorraine, une nation interdite 1870-1940, éd. Copernic, 1979, p.570.

[11] Il s’agit des législatives de mai 1932, Roos était alors candidat à Strasbourg-Campagne.

[12] Briand était l’artisan d’un rapprochement franco-allemand en 1925.

[13] Pierri Zind, Alsace-Lorraine, une nation interdite 1870-1940, op. cit., p.570.

[14] La Tribune Juive du 28.4.1933.

[15] Il y eut alors un afflux de juifs allemands en Alsace fuyant le nazisme.

[16] Session du conseil municipal du 10.4.1933.

[17] APNA = Action Populaire Nationale d’Alsace. L’APNA résulte d’une scission des catholiques nationalistes qui, en novembre 1928, décidèrent de quitter la Volkspartei trop autonomiste à leurs yeux.

[18] Il fut président des « Jeunesses Patriotes fascistes » et l’instigateur du parti fasciste « La Force Nouvelle ».

[19] Les autonomistes avaient été informés de la manifestation projetée, « c’est pourquoi nous avons invité nos gens à aller à la représentation pour réagir contre un sabotage. Aucun de nos gens n’a eu de matraque ou quelque autre arme », explique Schall lors de la séance du Conseil municipal du 10.4.1933 (registre sessions p.261). 

[20] Intervention de Paul Schall au conseil municipal de Strasbourg. Le conseiller Hugo Haug (libéral démocrate) confirme et, en pointant Schall, dit : « C’est vous qui avez été visé par là ».  Suivent de vives protestations dans la salle. Walter indigné répond : « C’est inadmissible. Il n’y a pas de boches ici » (Séance du 10.4.1933 – registre des sessions p.270)

[21] Die Heimat n°4 avril 1933, p.99.

[22] Volkspartei (UPR), Landespartei, Fortschrittspartei, PC-0.

[23] Intervention du Dr Alfred Koessler, Conseiller général de Brumath (in Registre des délibérations 1933, session du 5.5.1933, p.566).

[24] Intervention du Dr Oberkirch, Registre des délibérations CG67, session du 5.5.1933.

[25] ELZ du 16.3.1933.

[26] Pierri Zind, Alsace-Lorraine, Une nation interdite, op. cit., p.638.

[27] ELZ 13.3.1936.

[28] Die Heimat n°7-8 / 1933.

[29] Jusqu’en 1928, les étudiants étrangers fréquentant l’Université représentaient près du tiers des effectifs. Mais de 1931 à 1934, leur nombre va connaître un pic : on en comptera alors jusqu’à 330, juifs pour la plupart, contre environ 460 étudiants français (selon une étude de Françoise Olivier-Utard).

[30] Les procédures administratives entamées dès 1935, et qui avaient traîné, furent accélérées.

[31] Françoise Olivier-Utard, L’université à Strasbourg de 1919 à 1939 : s’ouvrir à l’international mais ignorer l’Allemagne, https://doi.org/10.4000/framespa.515

[32] Chiffre de La Tribune Juive du 21.4.1939.

[33] Session du 5.5.1933 du Conseil général du Bas-Rhin (Registre des délibération 1933, session du 5.5.1933, p.568).

[34] Le Temps du 7.10.1927.

[35] Dès 1934, le gouvernement Flandin avait tenté de favoriser le regroupement de la presse catholique en Alsace. Le gouvernement Laval, qui suivra, en fera de même. Georges Mandel reprendra à son tour cette approche.

[36] Le 10.7.1940, il votera les pleins pouvoirs à Pétain.

[37] Lors la session du 18.5.1935 du Conseil municipal de Strasbourg, il fera voter le groupe des cléricaux en faveur du démocrate Charles Frey contre l’autonomiste/communiste Charles Hueber. Frey, le représentant de la bourgeoisie nationaliste favorable à l’assimilation, fut ainsi élu par 20 voix contre 16 à Hueber. Ç’en était fini du Volksfront dont les candidats avaient pourtant totalisé ensemble plus de 60% des voix.

[38] Journal des délibérations du CM de Strasbourg, année 1934 (https://archives.strasbourg.eu/data/files/strasbourg.diffusion/images/OCR/2_BA_debats_conseil_municipal_1920_1967_ocr/2_BA_1934/AMC67482_2BA_001934.pdf)

[39] Neue Zukunft du 3.3.1934.

[40] Congrès de la Landespartei du 19 mars 1933.

[41] Der Elsässer 5/6.5.1935.

[42] Die Heimat janvier 1936 p.8-11.

[43] Rapport n°1990 du 6.2.1939 du contrôleur Général de la Sûreté nationale Monnard (p.6/7).

[44] Rapport n°1990 du 6.2.1939 du contrôleur Général de la Sûreté nationale Monnard (p.6).

[45] Jusqu’à la fin de sa vie Bickler aura de l’aversion pour Roos. Dans ses mémoires titrées, Ein besonderes Land, et publiées en 1978, le nom de Roos et quasiment absent et n’apparaît qu’à la marge.

[46] Déclaration de Jean Keppi au procès de Roos à Besançon en 1929 (in Der Komplott-Prozess von Besançon, Alsatia Verlag, 1929, p.52).

[47] L’Alsace Française, hebdomadaire fondé par Pierre Bucher, du 23.6.1929.

[48] De leur côté, les démocrates, derrière Frey, et les socialistes, derrière Imbs et Naegelen cherchent à détacher la Volkspartei du Volksfront et à isoler la Landespartei en lançant sur elle la suspicion de nazisme.

[49] Camille Dahlet, co-directeur de la ELZ avec Schall jusque fin 1933, avait essayé avant lui.

[50] https://homere.wordpress.com/tag/landespartei/

[51] P.V. d’interrogatoire de Mourer J.-P. du 6.6.1940 par l’officier de police judiciaire Picard.

[52] Dans les années trente, Fritz Hecker fut rédacteur en chef de La République et de l’hebdomadaire La Dépêche de Strasbourg. En octobre 1938, il prit la parole au congrès du Parti radical pour demander une répression sévère des menées autonomistes. Arrêté en 1943, il finira déporté à Buchenwald jusqu’en mai 1945. Il mourut en 1959.

[53] Fritz Hecker, « En Alsace – La propagande Hitlérienne », éd. Ligue des Droits de l’Homme, Paris 1939, p.58.

[54] https://www.cairn.info/revue-d-histoire-moderne-et-contemporaine-2007-3-page-63.htm

[55] Freie Presse 23.3.1939

[56] La Tribune Juive n°45 du 11.11.1938 p.690.

[57] Revue Juridique d’Alsace-Lorraine du 1.1.1939.https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k64478785/f37.image.r=%22interdit%20aux%20chiens%20et%20aux%20juifs%22?rk=64378;0

[58] Schall montre à la salle deux exemplaires de ces bombes puantes conservées en bon état.

[59] En mars 1933, le PC-O a manifesté à Strasbourg pour protester contre le régime hitlérien en Allemagne. Entre mars et avril 1933, l’Elsässer et la Neue Welt, le quotidien du PC-O, sont interdits en Allemagne (Heimat avril 1933 p.100). Dans son édition du 15 novembre 1933, la Neue Weltattaque l’esprit hitlérien et traite le IIIe Reich d’« État meurtrier ».

 

 

 

Étude 2 :  

La Tribune Juive et l'autonomisme

 

Deux camps se font face

En Alsace, deux camps politiques radicalement opposés s’affrontaient alors : d’un côté celui des autonomistes/régionalistes partisans du fédéralisme, de l’enracinement, du respect du Volkstum et des religions, et de l’autre une coalition diversifiée de républicains nationalistes germanophobes, catholiques (APNA) et protestants (Républicains Démocrates), de jacobins partisans de l’assimilation et intransigeants sur le principe de laïcité, ainsi que de francs-maçons. Le premier avait un ancrage profond dans les milieux catholiques, populaires et ruraux, tandis que le second recrutait essentiellement dans les villes, dans la bourgeoisie démocrates et les milieux socialistes, ainsi que dans la communauté juive traditionnellement francophile et favorable aux thématiques républicaines d’assimilation et de nivellement. 

 

Une communauté juive patriote 

En effet, en Alsace, où résidait la communauté juive la plus importante de France, les juifs n’avaient généralement pas oublié qu’ils devaient leur émancipation à une décision de l’Assemblée constituante du 28.9.1791 (Ce qui n'empêcha pas ensuite les jacobins de la Terreur de faire preuve d'un certain antisémitisme. Ainsi, le 23.11.1793, ils firent confisquer tous les livres cultuels juifs dans le Bas-Rhin).

Les juifs alsaciens, reconnaissants de l’égalité civile accordé à tous les juifs par la France révolutionnaire, sont donc traditionnellement républicains et ardemment français (L'émancipation fut accordée aux juifs de France le 28.1.1790, sauf aux Alsaciens et aux Lorrains, qui, à cause de l'opposition de Jean-François Reubell, durent attendre jusqu'au 27.9.1791).

Plus tard, certains choisirent même de sabrer pour  Napoléon. C'est le cas de Marc François Wolff, fils d'un négociant juif de Strasbourg qui, en 1835, deviendra même général de division. Dans les synagogues, chaque samedi et lors de certaines cérémonies, les fidèles demandaient à « Dieu Tout Puissant de bénir et de protéger la République française et le peuple français » et  d’accorder à la France « le Bonheur et la Paix en y faisant régner l’ordre et la justice »[1].

Cependant, leur patriotisme a cette particularité d’être fondé essentiellement sur un sentiment politique : « Nous n’oublierons jamais que la grande révolution, vraie révolution digne de ce nom, fut la première à proclamer l’émancipation des Juifs et que le gouvernement français a été le premier qui nous a promis son concours pour l’établissement du Foyer Juif dans la terre d’Israël. Tout récemment, la France hospitalière, inspirée d’un sentiment d’humanité et obéissant à ses traditions de liberté, de justice et de fraternité, a été la première à accorder un refuge aux persécutés juifs »[2], déclare, en septembre 1933, Nahum Sokolow, le président de l’organisation sioniste mondiale.

Après 1870, craignant de voir se restreindre les droits civils qui leur avaient été garantis par la France depuis la Révolution, de nombreux juifs d’Alsace-Moselle émigreront. Environ 47 000 juifs vivaient dans les territoires annexés. Ils eurent jusqu'au 1er octobre 1872 pour choisir leur nationalité.

On estime généralement qu'un juif sur quatre a choisi le départ : « Ce furent surtout les juifs éclairés de l’élite urbaine, économique et culturellement plus fortement liés à la vie française, qui choisirent de partir, plutôt que la population juive rurale, moins assimilée à la France sur les plans linguistique, culturel et économique et qui possédaient une conscience nationale moins développée », note Paul Smith[3].

Durant le Reichsland, accrochés à leur foi en la République émancipatrice des juifs, ceux restés sur place témoignent souvent d’une persistance de la fidélité envers la France. Nombre d’entre eux rejoignent le camp des activistes francophiles : « La période allant de 1871 à 1918 est celle d’une entrée en résistance culturelle des juif restés au pays contre la germanisation », explique Mathias Dreyfuss[4]. « On sait qu’un juif alsacien est deux fois Français, et nous ne sommes pas peu fiers de ce titre que nous avons bien acquis sous le régime allemand », note Lucien Dreyfus, en 1930, dans la Tribune Juive[5].

Lazare Weiller, élu député d’Angoulême en 1914, fera même une proposition de loi permettant aux Alsaciens-Lorrains de transformer leur nom patronymique de consonance germanique « en un nom de forme française »[6]. En août 1918, dans une petite brochure titrée « La Dépression Allemande vue de Suisse » (Imp. Vaugirard Paris), il laisse percer sa haine des « Boches » (p.16) et de leur « barbarie » (p.39) et appelle aux représailles : « Les alliés n’ont ni à tendre l’olivier, ni à présenter la main de justice au peuple des assassinats organisés et des destructions inutiles et systématiques, qui appellent des représailles » (p.38). Ami de l’abbé Émile Wetterlé, il sera ensuite sénateur du B.-Rhin de 1920 jusqu’à sa mort en Suisse en 1928.

Daniel Blumenthal, maire de Colmar de 1905 à 1914 et député au Reichstag, est alors dans le camp des autonomistes aux côtés d’Émile Wetterlé et de Jacques Preiss (Pendant la guerre, Blumenthal se rendra aux USA où il s'efforcera de rallier l'opinion américaine à la cause française). Cependant, après l’affaire Dreyfus, l’attitude des juifs restés au pays va évoluer vers « un sobre réalisme »[7] qui les conduira à une politique d’accommodement avec l’administration allemande. 

 

Prière juive pour Napoléon III (tableau en bois provenant de la synagogue de Jungholtz, 1860 - Musée alsacien de Strasbourg)

Ainsi, pendant le Reichsland, des juifs alsaciens priaient pour l'Empereur d'Allemagne et des communautés rurales construisaient des synagogues. Beaucoup de juifs sont aussi venus du reste de l'Allemagne, de sorte que le judaïsme alsacien était alors très divers.

Après 1918, plus que jamais, ils restent, ou reviennent, sur une ligne patriotique. Les principaux leaders politiques de la communauté israélite alsacienne, libéraux pour la plupart, rejoints par de nombreux « revenants », vont immédiatement témoigner leur sympathie aux partis francophiles adhérant au jacobinisme, au laïcisme tout en étant prêts à sacrifier la spécificité régionale. Il s’agit essentiellement de deux partis de la gauche, SFIO et Parti Radical, porte-drapeaux de la cause française, marqués par un virulent anticléricalisme et une certaine germanophobie. C’est ainsi que, le 8 mars 1919 à Strasbourg, Daniel Blumenthal[8] demande l’expulsion complète d’Alsace de tous les ressortissants allemands[9]. Quant à Georges Weill, il s’est opposé à la pérennisation du droit local. Pendant la guerre, membre de la Conférence d'Alsace-Lorraine, plutôt favorable au bilinguisme, il s'était distingué par son opposition à l'enseignement de l'allemand. Durant la séance du 22.4.1915, il avait déclaré : « Les Allemands, en forçant les Alsaciens-Lorrains à apprendre l'allemand, n'ont pas réussi dans leurs projets, il ne faudrait pas les y aider après la fin du régime allemand, en maintenant l'enseignement de l'allemand » (cit. par Joseph Schmauch, thèse de doctorat, Réintégrer les départements annexés, Univers. de Lorraine, 2016, p.181)

Mais très vite, devant une administration incapable cumulant les maladresses, les Alsaciens vont marquer leur mécontentement et, par de nombreuses manifestations, exprimer leur hostilité à la politique d’assimilation à outrance menée par la France.

Et quand les revendications d’autonomie se font jour, deux camps idéologiquement opposés se font face : partisans de l’assimilation, d’un côté, et partisans du maintien de l’identité régionale de l’autre ; nationaux contre autonomistes (qui situaient leur lutte dans le prolongement de celle d’avant 1914) ; culture de la généralité contre culture enracinée.

Dès lors, la plupart des journaux et responsables de la communauté juive vont rallier le camp des nationaux, SFIO et Radicaux, ce qui les amènera à croiser le fer avec ceux qui entendent rester fidèles à la Heimat et aux particularismes alsaciens notamment religieux et linguistiques. Ainsi, à l’occasion des élections législatives de mai 1932, La Tribune Juive publie un encart appelant les électeurs à « barrer la route à l’autonomisme ». Quatre mois plus tard, elle évoquera « le hideux spectre du séparatisme agité en vain (en Bretagne et en Alsace) » et parlera de « fureur autonomiste ». 

 

Campagne des législatives de 1932 : La Tribune Juive du 8.5.1932 publiait cet encart de Georges Weill appelant à « barrer la route à l’autonomisme ». Les deux socialistes, Georges Weill et Marcel Naegelen, étaient opposés aux communistes-autonomistes Heysch et Mourer. Le premier l’emporta, le second fut battu. L’autonomie était alors défendue par les quatre partis du Volksfront (Volkspartei, Fortschrittspartei, PC-O et Landespartei). Dans sa thèse de 2016, Réintégrer les départements annexés, Joseph Schmauch, note que « Georges Weill voit dans l'autonomisme le champ libre à la réaction cléricale et au conservatisme social »

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La Tribune Juive contre les autonomistes 

La Tribune Juive était contre tous les autonomistes, alsaciens comme bretons ou corses. Ainsi, après l’attentat du 7.8.1932 contre le monument de Rennes montrant Anne de Bretagne agenouillée devant le roi de France et que les autonomistes bretons jugeaient dégradant, la Tribune Juive[10] publia un article incendiaire. L’auteur y pointait « la fureur autonomiste », « le déplorable et dangereux état d’esprit qui règne chez une certaine partie de la population bretonne » et le « complot mêlé de trahison pure et simple fomenté contre la France par les séparatistes bretons ». Pour flétrir l’action des militants bretons, il use de termes très durs, « geste criminel », « acte barbare », et fustige ces « illuminés de Rennes et autres lieux d’Armorique » qui se sont attaqués à de la pierre, « ce qui, du seul point de vue esthétique est digne des Vandales et de leurs aimables continuateurs, les Hitlériens, propres alliés de nos piteux héros ». Et d’ajouter : « Une fois de plus, et là comme en Alsace, le hideux spectre du séparatisme sera agité en vain ». Or, le journal ne pouvait ignorer que, depuis 1926/27[11], les autonomistes alsaciens avaient établi des liens assez étroits avec les autonomistes bretons. Les critiques visaient donc également, par ricochet, les autonomistes alsaciens.

Par ailleurs, le journal ne voit rien de choquant dans le monument détruit fidèle aux meilleures traditions féodales et qualifie de « réactionnaires à tous crins » les séparatistes bretons qui produisent « des cortèges dits « historiques », et qui sont surtout le plus souvent bouffons ». 

Pour finir, l’auteur de l’article tire un parallèle assez pertinent avec les juifs, « conscients de leur dignité religieuse et de leur qualité de « peuple élu de Dieux », de la profession gratuitement et volontairement blessante sur nombre de cathédrales anciennes, de statues d’un groupe bien connu de nos coreligionnaires strasbourgeois où la synagogue prétendue déchue figure sous les traits d’une malheureuse femme aux yeux bandés (…) humblement courbée devant l’Église statufiée sous la forme d’une reine glorieuse et triomphante, et quelque peu démunie de charité chrétienne. Or, s’il nous fallait relever l’injure à l’instar des zélateurs bretons de l’autonomisme, il nous faudrait une fureur au moins égale à celle de Léon l’Haurien et de ses iconoclastes, pour mettre bas toutes les productions lapidaires, d’une opinion totalement erronée. Fort heureusement nous savons en toutes choses faire montre de goût prononcé pour la juste mesure et ne voudrions pas par un acte bête, lâche et sans portée donner le moindre crédit à l’idée moyenâgeuse et parfaitement fausse qui a fait de la synagogue une reine déchue ».

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Les grandes figures politiques issues de la communauté israélite compteront au rang des partisans les plus radicaux de la politique gouvernementale de francisation et de centralisation. Georges Weill et Salomon Grumbach, deux leaders socialistes de premier plan, comptaient parmi les partisans les plus virulents de la politique d’assimilation et les adversaires les plus farouches tant du parti clérical que des autonomistes auxquels ils s’affrontèrent régulièrement lors des élections. Ainsi, à Strasbourg, lors des élections au Conseil général d’octobre 1931, Georges Weill, soutenu par la préfecture, affronta l’autonomiste Roos. Ce dernier remporta l’élection, par 3589 voix contre 3320 à son adversaire socialiste, qui lui en gardera toujours une profonde rancœur. Roos, dont les préoccupations allaient essentiellement aux milieux populaires, avait bénéficié du report des voix communistes (PC-O) et radicales (Fortschrittspartei). Cette nouvelle concurrence à gauche mit en émoi les socialistes dont les scores ne cessaient de régresser.

Les relations entre certaines personnalités israélites socialistes et les autonomistes/régionalistes, au rang desquels on trouvait alors les cléricaux, vont donc devenir de plus en plus chaotiques. Et parce que certaines d’entre elles propagent le laïcisme, une partie de la population chrétienne d’Alsace croira que les juifs dans leur ensemble étaient anticléricaux, ce qui était évidemment trop réducteur.

Lors d'une conférence tenue à Colmar le 16.11.1930, le député Michel Walter, chef du parti clérical, a traité le « parti de Georges Weill et de Salomon Grumbach », de parti « des apôtres les plus fanatiques de la haine anticléricale que le sol alsacien n'ait jamais porté » (in M. Walter, Abrechnung mit der APNA éd. UPRNA-Colmar, 1930, p.11). En mai 1933, l’Elsässer Kurier rappellera que Salomon Grumbach avait déclaré que « tout ce qui est catholique doit être combattu ». La Tribune Juive se désolidarisera de lui, disant « ne pas vouloir faire pénitence pour les erreurs commises par un outsider[12] »[13].

Il s’en suivra une confrontation politique souvent très vive entre les deux camps qui conduira parfois à des dérapages tant antisémites (y compris du côté des cléricaux) qu’antiboches. 

En se réjouissant des victoires socialistes ou radicales et en appelant à faire barrage à l’autonomisme, la Tribune Juive, l’organe de la communauté israélite d’Alsace, opta pour une politique partisane. Cette option, finira par lui faire perdre sa pondération habituelle et le recul nécessaire à l’élaboration d’analyses dénuée de parti-pris.

Et puis, vient cette question : quel est le rapport entre le judaïsme et la lutte politique contre un mouvement d’émancipation ? De même, il convient de reconnaître que l’équation que les socialistes et leurs alliés s’acharneront à appliquer systématiquement au mouvement autonomiste, à savoir germanophilie = autonomisme = hitlérophilie = antisémitisme, était fallacieuse. Elle ne pouvait en aucune manière s’appliquer globalement et sans nuances à tous les autonomistes, des cléricaux aux progressistes, dont les tendances étaient diverses. Tous les autonomistes ne pouvaient pas être taxés d’hitlériens ou d’antisémites et mis sur un même plan, l’autonomisme couvrait, et couvre toujours, des réalités parfois très différentes. Ainsi, dans les rangs des autonomistes, il y avait également quelques juifs. D'ailleurs, en mai/juin 1940, parmi les internés autonomistes du camp d'Arches, il y avait un interné de confession israélite. De même, il n'y a pas « les juifs », mais « des juifs »... qui ne prennent pas forcément position en tant que juifs.

Ainsi, fin avril 1933, l’Elsässer Kurier, proche des autonomisants de la Volkspartei, était monté au créneaux pour dénoncer énergiquement l’antisémitisme dans un article titré : « Wir lehnen jeden Antisemitismus ab ». L’antisémitisme est contraire aux valeurs chrétiennes, martelait le quotidien de Rossé. La Tribune Juive lui adressa alors ce compliment : « Avec des mots concis, la question est placée sur la bonne base »[14]. On comprend donc mal pourquoi ce journal a continué à user régulièrement de la généralisation et de l’amalgame pour mettre fascistes, racistes, antisémites et autonomistes sur un même plan. Juste un exemple : dans son édition du 7.10.1938, sous le titre « Racistes strasbourgeois à l’œuvre », le journal évoque « les incidents (qui) ont été provoqués par les bas-fonds, mobilisés par les Francistes et les autonomistes. On distribuait dans la rue une feuille antijuive « La France enchaînée ». Or, on apprend que cette feuille était l’organe de presse du Rassemblement antijuif de France, de Louis Darquier de Pellepoix, qui se réclamait de sentiments nationalistes et patriotes français et qui s’opposait régulièrement aux autonomistes. Il est donc peu probable que « les » autonomistes étaient partie prenante dans la provocation des incidents, la grande majorité d’entre eux étant antifascistes, même probablement au sein de la Landespartei, et opposés à l’antisémitisme. Cette généralisation fut donc pour le moins abusive. 

Le 3.4.1936, La Tribune Juive publie un long éditorial titré « Pourquoi nous ne croyons pas à une explosion de la haine antijuive », dans lequel l’auteur évoque la situation dans la presse et conclut que « malgré le niveau social et intellectuel du judaïsme français, l’influence juive ne se fait sentir nulle part ». Dans les pages suivantes, le journal publie une série de réponses recueillies suite à son enquête menée auprès des notabilités de la région autour de la question : « L’hitlérisme a-t-il modifié vos sentiments envers les juifs ? ». Mgr Ruch, Charles Altorffer, le sénateur E. de Leusse, J.E. Moeder (Vice-Président de la Chambre de Commerce de Strasbourg, les députés Joseph Rossé et Thomas Seltz… tous, dans leurs réponses, se disent opposés à l’antisémitisme. Rossé écrit qu’il est un « adversaire de l’antisémitisme » et promet de rédiger un article pour le journal.

Dans La Tribune Juive du 3.4.1936

Intéressante est alors la déclaration de Charles Altorffer, Directeur des Cultes d’Alsace et de Lorraine qui explique, qu’à son avis, « la propagande allemande contre les israélites n’a pas eu d’effet sur l’attitude de nos populations à l’égard des israélites. Si, dans certains milieux, une légère tendance antisémite se fait sentir, elle a d’autres origines que la propagande du Führer allemand ».

 

Landespartei et ELZ : antisémites ?

La ELZ a certes publié quelques articles antisémites, ou à connotation antisémite, mais il serait cependant pour le moins exagéré de dire que c’était un journal antisémite, en ce sens que l’antisémitisme n’a pas été son fonds de commerce. Il ne s’inscrivait pas dans sa théorie politique et n’avait pas de caractère obsessionnel chez elle, contrairement à certains journaux ou partis nationalistes français ou d’orientation fasciste[15], ou de leurs feuilles régionales, dont c’était la valeur étendard (L’Action Française, le Bauernbund (en Alsace), les Jeunesses Patriotes (dont Pierre Pflimlin fut l'un des principaux animateurs alsaciens au début des années 1930 -Cf DNA 6.10.2021), le Parti Franciste, L’Ordre National (proche de la Cagoule), la Ligue Franc catholique, les Comités de défense paysanne de Henri Dorgères, le Parti Populaire Français (à partir de 1936), le Front de la Jeunesse (à partir de 1937) qui organisait régulièrement de violentes campagnes antisémites en Alsace, etc.).

Contrairement à Frei Volk de Bickler qui inscrivait l’antisémitisme dans sa doctrine (voir note ci-dessous), chez la ELZ, il s’agissait davantage d’une fièvre passagère, d’un coup de sang lié au contexte politique de violentes tensions et d’affrontements de deux camps idéologiquement antagonistes.

Note : Cependant, les choses sont parfois plus complexes. Ainsi, après sa prestation de serment d'avocat dans les années 20 jusqu’à la fin de 1933, Pierre Bieber, futur Nanziger, membre de la Jungmannschaft et ami personnel de Hermann Bickler gérant de Frei Volk, était associé avec l’avocat juif Edouard Bing, alors une des figures dominantes de la communauté juive et du mouvement sioniste à Strasbourg (http://judaisme.sdv.fr/histoire/villes/strasbrg/edbing.htm). Le cabinet d'avocats associés Ed. Bing et P. Bieber se trouvait au 9, rue du 22 Novembre (voir La Tribune Juive du 10.7.1931). Par ailleurs, dans son édition du 19.11.1938, dans un article titré "Ein Mord und seine Folgen", Frei Volk condamne fermement les incendies des synagogues et les persécutions des Juifs dans le Reich : " Tatsache, dass z. B. so und soviele Synagogen eingeäschert wurden, ist weder zu verstehen noch zu rechtfertigen. Kein Mensch wird glauben, dass es sich um rein "spontane" Regungen einer " überkochenden Volksseele " handelt...(...) Es kann heute kein Zweifel Mehr darüber bestehen, dass das nationalsozialistsche Regime die Juden ausmerzen will  (...) Es muss eine Lösung gefunden werden, um den Juden den Auszug aus Deutschland und ihre Niederlassung in anderen Ländern zu ermöglichen (...) Derartige Dinge des deutsches Volkes (sind) einfach unwürdig. Je geordneter und fester ein Staat und je kultivierter sein Volk ist, desto weniger darf das blinde Toben der Strasse in ihm bedeuten !", écrit alors le journal. 

Quant à la Landespartei, fin 1937, La Tribune Juive ne la classe pas au rang des « partis ouvertement antisémites »[16]. Commentant les résultats des élections cantonales du Bas-Rhin d’octobre 1937, ce journal se réjouit alors de l’échec des partis « ouvertement antisémites » qui n’ont réussi à regrouper au premier tour que 4,45% des électeurs inscrits à Strasbourg, ce qui exclut de facto la Landespartei. « Nous ne voulons pas parler des autres résultats », écrit l’auteur de l’article. Cependant, à Strasbourg-Est, le socialiste Naegelen l’avait emporté par 5129 voix contre 3112 au conseiller sortant Roos. Proche des socialistes[17], la Tribune Juive[18] ne pourra s’empêcher de « se féliciter de l’échec subi par l’hitlérophile[19] Roos et l’équivoque Mourer », sans plus de commentaires !

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Les activistes antisémites locaux 

L’historien Jean-Claude Streicher note que « La Tribune juive de Strasbourg citera au nombre des activistes antisémites locaux : les Francistes, les Bauernbündler de Joseph Bilger, « les sections alsaciennes de l'organisation dirigée à Paris par l'ex-avocat Jean-Charles Legrand » (le Front de la Jeunesse, fondé en novembre 1937) ainsi que le Croix de Feu dit Jean d'Alsace, ancien médecin militaire de la Grande Guerre, qui avait repris la Voix d'Alsace et de Lorraine d'Oscar de Ferenzy à Strasbourg pour en faire un organe catholique anti-juif sous le titre de Nouvelle Voix d'Alsace et de Lorraine, doublé d'une édition allemande, Das Freie Wort, où l'antisémitisme croyait devoir se fonder sur les écrits anti-juifs d'auteurs juifs (La Tribune juive de Strasbourg, 6 mai, 8 juillet et 28 octobre 1938, ainsi que du 24 mars 1939).

Au nombre de ces activistes, l'hebdomadaire parisien de gauche « Marianne », mentionnera également le Rassemblement anti-juif de France, qui répandit alors dans le Bas- Rhin des tracts contre les Juifs « qui veulent la guerre » (Marianne, 26 avril 1939). (Source : Une étude de Jean-Claude Streicher titrée « Quand Joseph Rossé dénonçait l’antisémitisme » et datée du 28.3.2021).

Dans un livre récent titré « La face cachée de Pierre Pflimlin » (éd. Nuée Bleue, 2021), l’auteur Claude Mislin nous apprend que ce dernier, qui fut magistrat sous Vichy, a été très actif au sein des ligues d'extrême droite dans sa jeunesse « En tant que responsable des jeunesses patriotes dans le Bas-Rhin, il a par exemple créé un mouvement qui s'appelle Force nouvelle, destiné à regrouper toutes les forces d'extrême droite. Ce mouvement portait des discours très antisémites. » (cité par France Bleu infos 16.10.2021).

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Cependant, La Tribune Juive fait une exception parmi les autonomistes pour Joseph Rossé, pour lequel elle affiche même une certaine sympathie. En effet, en avril 1939, dans la Revue Juive de Genève, le chef de l’aile gauche autonomisante de la Volkspartei, s’est élevé en termes forts contre l’antisémitisme importé d’Allemagne « en premier lieu parce que celui-ci est antichrétien », et les agitateurs antisémites venus de Paris en Alsace pour semer la discorde. Pour contrecarrer avec succès la propagande antijuive, Rossé pense qu’il serait bon que le judaïsme officiel marque ouvertement sa solidarité avec le catholicisme lorsque celui-ci est attaqué. Une proposition à laquelle souscrira la Tribune Juive (voir l’article ci-après).

Tribune Juive du 21.4.1939.

  

Qu’en est-il de Roos ?

Aucun rapport de police, aucunes de ses déclarations tant au Conseil municipal de Strasbourg (1929 à 1939) qu’au Conseil général du Bas-Rhin (1931 à 1937) ne permettent de noter chez lui de dérives antisémites.

Au contraire, au début des années 20, Roos faisait insérer régulièrement des annonces publicitaires pour son collège dans les revues juives telles Le Juif [20] ou La Tribune Juive[21]. Au passage, notons que Roos est un nom de famille juif[22].

 

            « Le Juif » du 14.9.1922                                                   « La Tribune Juive » 21.9.1923 

Ce n’est qu’après les élections cantonales d’octobre 1937, où il affrontait le socialiste Edmond Naegelen, qui l’emporta, que Roos se retrouva dans le collimateur de La Tribune Juive. En effet, commentant les résultats de ces élections, le journal se félicitait, mais sans en expliquer les raisons, « de l’échec subi par l’hitlérophile Roos et de l’équivoque Mourer »[23]. Pour autant, La Tribune Juive ne l'accusera jamais d'antisémitisme.

La campagne de calomnies menée par Naegelen et la presse socialiste et communiste pendant les affrontements électoraux pour faire passer Roos pour un propagandiste du national-socialisme, avait apparemment porté ses fruits. En effet, les socialistes étaient en perte de vitesse en Alsace, où le Front Populaire avait subi un échec en 1936 : la France avait voté à 65,3% en sa faveur tandis que l’Alsace-Lorraine avait voté à 84% contre. Les socialistes alsaciens avaient donc besoin d’une victoire sur les autonomistes pour continuer de peser dans le jeu politique. Il en était de même des communistes orthodoxes, talonnés par leurs homologues dissidents du PC-O, qui aux législatives n’avaient obtenu qu’un siège de député dans toute l’Alsace (le communiste orthodoxe Alfred Daul).

Les deux vont donc se liguer pour abattre Roos, conseiller sortant, qui passait pour la figure de proue de l’autonomisme alsacien. Et ils ne donneront pas dans la dentelle. La campagne sera ainsi d’une extrême dureté avec une violence verbale inouïe où les insultes et les injures se disputaient aux persiflages. Dans cet exercice, la Freie Presse et L’Humanité se distinguèrent tout particulièrement. 

 

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Socialistes et communistes concentrent leur tir sur Roos

. Le 12.10.1937, à l’issue du premier tour des législatives, la Freie Presse se demande sarcastiquement « quel pays représente la Landespartei » ? Elle traite Roos de « séparatiste » et de « personnage arrogant et néfaste » : « le fascisme, lorsqu’il a osé combattre à visage découvert, a été piteusement vaincu, écrit ce journal, Roos et Mourer ont subi un échec décisif et humiliant (…) Roos, conseiller sortant, n’arrive qu’au 3e rang ».

Le quotidien socialiste, qui traite Hueber de « traître » et son journal la Neue Welt de « Hueber-Dreckschleuder »[24], explique que Mourer ne cache pas ses « sentiments hitlériens » et « n’a d’ailleurs jamais dissimulé sa germanophilie ». Roos et Mourer entretiennent en Alsace « la confusion et l’esprit anti-français », conclut le quotidien socialiste.

. Quelques jours avant le deuxième tour, la Freie Presse du 13.10.1937 écrit : « Die Volksfront (front populaire) schlägt am Sonntag Roos, Gantzer und Mourer als die Hitlerfaszisten und Verräter der Arbeiterschaft ».

. Le 15.10.1937, la Freie Presse cite L’Humanité qui traite Roos d’« agent hitlérien (Hitleragenten) louant journellement le régime hitlérien ». « Für solche Menschen git es nur ein Wort : Lumpen (racaille) », conclut le quotidien des communistes orthodoxes alors séparatistes. « Heute hetzen dieselben Leute (nda : communistes), die jahrelang die « Lostrennung des Elsass von Frankreich » forderten, die selbst Dutzende und Hunderte der ihren vor Militärgerichten stehen hatten, gegen denselben Dr Roos, der in ihren Augen vom « Poincaré-Agenten » zum « Hitler-Agenten » wurde », note Der Elsässer du 15.2.1939. 

. Le 16.10.1937, la Freie Presse cite une nouvelle fois L’Humanité pour laquelle Roos et Mourer sont de « fidèles agents du fascisme brun ».

Et enfin, dans son édition du 17/18.10.1937, l’organe socialiste traite Roos et Mourer de « politische Schmarotzer (parasites politiques) » ! A partir de septembre 1938, Roos est qualifié de « Henlein alsacien », mais n'est pas le seul.

 

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Dans son rapport d’ensemble n°6625 du 28.4.1938 sur le « mouvement autonomiste-séparatiste en Alsace », à aucun moment le Contrôleur général Monnard ne fait mention d’un quelconque antisémitisme chez Roos (alors qu’il en fait état chez Bilger du Bauernbund). Il en est de même de tous les autres rapports de police[25] : nulle part n’est évoqué un problème de ce type chez lui. Idem d’ailleurs pour le programme de la Landespartei où l’on ne trouve aucun volet xénophobe ou antisémite (voir ci-après).

Dans son livre publié en 1928, « Politik und Gewaltpolitik in Elsass-Lothringen », un plaidoyer pour l’autonomie et le respect du droit des peuples, nulle trace d’antisémitisme ou de xénophobie. 

On relève aussi que parmi les historiens qui ont évoqué le cas Roos, Bankwitz, Kettenacker, Rothenberger, Léon Strauss, Bernard Vogler, F. G. Dreyfus… aucun ne relève un antisémitisme chez lui. De même, il est totalement fermé à la folie raciale des nazis. 

Par ailleurs, Roos a siégé au Conseil municipal de Strasbourg pendant 10 ans, de 1929 à 1939. Durant toutes ces années, il a effectué au total 51 interventions sans jamais faire la moindre déclaration ouvertement pro-nazie ou antisémite[26].

Et pendant l’année sensible de 1933, au Conseil Général du Bas-Rhin, il n’a fait aucune déclaration qu’on pourrait taxer d’antisémite, de xénophobe ou de pro-nazie. D'ailleurs, les autres dirigeants des partis du Volksfront et de l'Arbeitsgemeinschaft (communauté de travail), notamment ceux de la Fortschrittspartei et de l'UPR, n'auraient pas cautionné ce genre de dérives en opposition avec la ligne idéologique commune : « L'UPR n'aurait jamais formé de groupe de travail politique avec les partis du Volksfront, si la ligne idéologique de ces partis ne nous avait pas permis de le faire », avait déclaré le député Michel Walter, gérant de l'UPR, dans son discours du 16.11.1930 à Colmar, salle des Catherinettes (« Abrechnung mit der APNA », Verlag der UPRNA, Colmar, 1930, p.8/9). L'UPR ne quittera l'Arbeitsgemeinschaft que quatre années plus tard.

C’est donc lui faire un mauvais procès que de le charger de ces deux accusations comme certains de ses détracteurs cherchent à le faire. 

On notera par ailleurs que, jusqu’à sa mort, Roos gardera l’estime et l’amitié des grandes figures de l’aile gauche du parti catholique comme Jean Keppi, les députés Rossé, Sturmel, Seltz ou encore les abbés Gromer, président du Conseil général, et le sénateur Muller qui, pour être venu au secours d’enfants juifs pendant la guerre, mériterait le titre de « Juste »[27]. Bankwitz souligne « les relations étroites » de Roos avec Rossé, qui à maintes reprises s’est élevé contre l’antisémitisme (p.47). On peut en dire de même du franc-maçon Dahlet qui multiplia les interventions pour lui venir en aide après son arrestation jusqu’à son exécution le 7 février 1940. Aucun d’entre eux ne peut être soupçonné d’antisémitisme.

Ainsi, amalgamer, comme le font parfois certains détracteurs de l’autonomie alsacienne, le cas de Roos à ceux de Schall, de Schlegel ou de Bickler en les mettant tous dans un même panier pour pouvoir ensuite les condamner en bloc, est un déni de vérité, une malhonnêteté intellectuelle, qu’il convient de dénoncer !

 

Roos fini par dénoncer les agissements de Schall à la police

 Début 1937, attaqué de toutes parts et voyant son autorité s’effondrer au sein la Landespartei -  « son autorité est devenue purement nominale », écrit Philip Bankwitz[28] -, Roos fait connaître son intention de quitter le parti[29]. D’ailleurs, en février de la même année, Mourer prend sa place auprès de Ernst[30] comme médiateur et distributeur des fonds destinés aux autonomistes « laïques ». Mais Schall et Bickler continuent de traiter directement[31] avec lui. En 1937, Ernst et le Dr Karl Poechel, rapporteur du « Verein für das Deutschtum im Ausland » pour les affaires d’Alsace-Lorraine, conjuguèrent leurs efforts pour aider Bickler à prendre le pas sur Roos et Schall et à s’assurer le contrôle de la Landespartei qui végétait[32]. 

Durant toute l’année 1937, Roos n’a fait que trois interventions aux sessions du Conseil municipal de Strasbourg. Il est alors déjà âgé et désire se retirer de la vie politique : il veut se consacrer exclusivement à la défense de la langue et à son vieux projet d’université populaire, le Volksbildungsverein, qu’il fonde en automne 1937 et qui devait contribuer à arracher au peuple son complexe d’infériorité. Schall est absent du cercle des initiateurs du projet qui ne compte que des proches de Roos, pour la plupart des intellectuels éminents (Albert Goetz, Joseph Brauner, Joseph Lefftz, Dr Kissel, Alber Reithler...).

La même année, il entreprend encore la construction d’un immeuble familial à Neudorf qui sera achevé l’année suivante. Enfin, en mars 1938, il se marie et épouse Marthe Kühn. Dès lors, il ne fait plus guère de déclarations publiques. Sur les 15 sessions du Conseil municipal de 1938, il n’intervient qu’à 7 reprises. 

Mais du côté de la Landespartei, le conflit entre anti-nazis, généralement venus des rangs des modérés du parti, et extrémistes bruns, ne s’est pas éteint (on ne peut pas qualifier systématiquement les modérés du parti d'anti-nazis dans le sens où l'anti-nazisme n'est pas le fondement de leur engagement): « La Landespartei se trouvait constamment et profondément divisée par les intérêts opposés de ses dirigeants - Roos, Schall, Hauss », écrit Ph. Bankwitz (p.54). Dans son édition d’octobre 1938, la Heimat fait état des vifs affrontements qui se déroulent à la Landespartei où les cercles des jeunes du parti, entrainés par l’avocat Bickler, s’opposent violement à la ELZ et aux vieux dirigeants[33]. Il est difficile d’estimer le nombre de militants dans chacun des deux camps en conflit, écrit le rédacteur de la Heimat, qui relève néanmoins que la scission nuit à la Landespartei en empêchant tout travail constructif. En 1939, le nombre des lecteurs de la ELZ tombera à 3000, alors que celui du Frei Volk de Bickler passera à 4000.

Le 2.11.1938, trois mois avant l’arrestation du Dr Roos, la ELZ écrit : « Notre pays veut l’entente ! Il en a besoin ! L’entente est pour nous un besoin vital. Elle est nécessaire pour tout l’État français car toute autre politique conduirait au chaos et à la guerre (…) Il n’y a pas dans notre pays de propagande pour le rattachement (Anschlusspropaganda). Il n’y a qu’une propagande pour la paix, pour l’entente et pour les droits démocratiques fondamentaux du peuple alsacien et lorrain »[34].

Le 23 novembre 1938, la ELZ publie encore une lettre ouverte adressée par les partis du Heimatfront au vice-président du Conseil Camille Chautemps en charge des affaires d’Alsace et de Lorraine. A Colmar, ce dernier avait évoqué l’existence d’une « propagande étrangère » en Alsace : « Chez nous il n’y a pas de propagande étrangère ! Il n’y a qu’une propagande alsacienne et lorraine qui est devenue nécessaire parce que tout n’y est pas comme il se devrait (...) M. Chautemps a déclaré que la France veut étendre l’égalité démocratique à tous ses citoyens sans distinction de race, de religion etc. Nous ne demandons rien d’autre que l’égalité », écrivent-ils.

Mais Roos demeure excédé par les continuelles manigances de Schall qui, aidé par Ernst, continue de manœuvrer pour s’emparer des leviers du parti et détourner les fonds que Roos destinait jadis, de 1935 à 1937[35], à l’aile modérée et aux alliés de la Heimatbewegung.

Aussi, décide-t-il d’en finir une fois pour toute avec les activités factieuses de Schall et de Schlegel[36] que, de plus, il soupçonne d’être en lien avec les services de renseignement allemands.

C’est ainsi que, dans l’après-midi du samedi 28 janvier 1939, il prévient la police pour dénoncer les agissements de Schall qui devait rencontrer le même jour, à la gare d’Orsay à Paris, un agent allemand chargé de lui remettre des fonds (c’est par hasard que Roos a eu vent de cette rencontre). Ce fait est attesté par le contrôleur général Monnard dans son rapport d’enquête n°1990 du 6.2.1939.

 

Extrait du rapport d’enquête du contrôleur général Monnard du 6.2.1939 (c’est Roos qui parle).

Mais à travers ce coup de fil, Roos a dévoilé à la police sa position de faiblesse. Celle-ci en profitera pour l’arrêter une semaine plus tard, le 4 février 1939. Parallèlement, d'après une note des services du 15.2.1939 (ADBR AL 98, p.635) que cite Christian Baechler (Le parti catholique alsacien 1890-1939, p.546), le gouvernement avait lancé « une campagne verbale de fausses nouvelles (...) qui est de nature en s'amplifiant à jeter un certain trouble dans les esprits ». 

Débarrassé de Roos, Schall, toujours patron de la ELZ, va pouvoir s’emparer en plus des commandes du parti. L’aile brune en sortira encore renforcée. De sorte que, ce dont Roos ne voulait pas[37], arriva : le 29 juillet 1939, la ELZ pouvait annoncer la fusion des communistes-autonomistes, de la Landespartei et de la Jungmannschaft au sein d'un parti unique l'« Elsass-Lothringische Arbeiter- und Bauernpartei ». Le début d’une fuite en avant !

En septembre 1939, Schall, Schlegel, Bickler, Mourer et onze autres leaders autonomistes, dont les députés Rossé et Stürmel, sont arrêtés à leur tour pour être jugés à Nancy pour « intelligence avec l’ennemi » : comme pour Roos, on leur promet la mort ! 

Bernard Wittmann

 

[1] La Tribune Juive 9.9.1932 / Saisons d'Alsace n°66, nov.2015, p.45.

[2] La Tribune Juive 8.9.1933

[3] Paul Smith, À la recherche d’une identité nationale en Alsace (1870-1918), Vingtième Siècle. Revue d’histoire / 1996, p.26.

[4] Mathieu Dreyfuss, (Raphaël Freddy), Les juifs d’Alsace et de Lorraine de 1870 à nos jours, Albin Michel, 2018, Revue d’Alsace n°145, 2019.

[5] La Tribune Juive 6.6.1930.

[6] J.-C. Streicher, Impossible Alsace, éd. Entente, 1982, p.63.

[7] Vicki Caron, Between France and Germany : the jews of Alsace-Lorraine 1871-1918, Stanford, Stanford University Press, 1988. (cite par Paul Smith).

[8] Daniel Blumenthal brigua sans succès, comme candidat radical, un poste de sénateur du Bas-Rhin (NDBA).

[9] Serge Berstein, Le radicalisme alsacien, Revue d’histoire moderne et contemporaine, 1970, P.81.

[10] La Tribune Juive du 9.9.1932.

[11] Le 12.9.1927, à Rosporden, les représentants autonomistes de Bretagne, d’Alsace-Lorraine et de Corse avaient signé la charte de fondation du « Comité central des Minorités nationales de France », le C.C.M.N.F. La même année, Morvan Marchal avait écrit au comité du Heimatbund dont le secrétaire général n’était autre que Karl Roos : « L’Alsace et la Bretagne sont sœurs, parce qu’elles sont étrangères à la France dont la puissance et le gouvernement les oppriment ».

[12] Salomon Grumbach passait pour être athée.

[13] La Tribune Juive n°18 du 5.5.1933.

[14] La Tribune Juive n°18 du 5.5.1933 (« Mit markigen Worten wird die Frage auf die richtige Basis gebracht »). 

[15] L’antisémitisme, souvent couplé au nationalisme, était une revendication majeure de l’extrême droite française et était souvent d’origine religieuse. L’antisémitisme de gauche, lui se mêlait à l’anticapitalisme.

[16] La Tribune Juive n°43 du 22.10.1937

[17] Déjà aux législatives de mai 1932, elle avait publié un encart appelant à voter pour les socialistes Marcel Naegelen et Georges Weill et sur lequel on pouvait lire : « Il ne saurait être question de luttes de partis sur des problèmes de politique intérieure. Il s’agit uniquement de barrer la route à l’autonomisme » (Tribune Juive du 8.5.1932).

[18] La Tribune Juive n°43 du 22.10.1937

[19] Expression empruntée aux feuilles socialistes.

[20] Exemple : Le Juif 14.9.1922

[21] Exemple : La Tribune Juive 21.9.1923

[22] Au XIX e s. le rabbin de Saverne s’appelait Benjamin Roos (né le 8.8.1789, nommé à Saverne le 18.4.1832).

[23] La Tribune Juive du 22.10.1937 p.646.

[24] Freie Presse du 6.5.1932

[25] Voir la liste complète dans « Karl Roos, un autre Dreyfus alsacien ? », éd Yoran, 2020, p. 54 à 56.

[26] A partir de décembre 1939, le Conseil municipal se tiendra à Périgueux. A partir de la session du 19 décembre, le nom de Roos est rayé de la liste des membres du Conseil municipal (il avait été arrêté le 4.2.1939). Jusque-là, il avait été compté parmi les « absents excusés ».

[27] Voir la lettre de remerciement du 7.9.1942 de la communauté israélite de Vichy à Eugène Müller pour le secours qu’il porta aux enfants juifs (Fonds Eug. Müller, Archives de la ville de Strasbourg - Lettre révélée par B.Wittmann, « L’Antigermanisme en France et en Alsace » t.2, éd. Nord Alsace, 2008, p.242).

[28]  Ph. Bankwitz, Les chefs autonomistes alsaciens 1919-1947, Saisons d’Alsace, n°71, Lib. Istra, 1980, p.59.

[29] P.V. d’interrogatoire de Mourer J.-P. du 6.6.1940 par l’officier de police judiciaire Picard.

[30] Ph. Bankwitz, op. cit. p.54.

[31] Rapport n°1990 du 6.2.1939 du contrôleur Général de la Sûreté nationale Monnard.

[32] Ph. Bankwitz, op. cit. p.59.

[33] Die Heimat, n°10, octobre 1939, p.261.

[34] ELZ du 2.11.1938.

[35] Léon Strauss, biographie de Robert Ernst, NDBA, n°10, p.845. De 1937 à 1939, les fonds furent remis à Mourer.

[36] Roos a appris que Schlegel et sa femme étaient en rapport avec Gerum, chef de la Gestapo de Kehl, et le maire national socialiste de la ville. (Rapport Monnard n°1990 du 6.2.1939 p.6).

[37] Roos, isolé et dont l’autorité était contestée, avait compris qu’une fusion de la Landespartei avec les communistes autonomistes et la Jungmannschaft allait permettre à Mourer d’occuper sa place et de faire équipe avec Schall et Bickler pour diriger la nouvelle organisation.

 

 

 

Étude 3 :

Rapprochement avec l’affaire Dreyfus

 

On peut recenser treize points de similitude entre les deux affaires :

. Dreyfus et Roos étaient tous les deux Alsaciens : Karl Roos est né à Surbourg en 1878, Alfred Dreyfus à Mulhouse en 1859 ;

. Les deux étaient accusés d’espionnage militaire au profit de l'Allemagne ;

. Les deux ont été « démasqués » sur la base de pseudo expertises graphologiques : le bordereau que n'avait pas écrit Dreyfus et le n° de téléphone (ou de boîte postale ?) en Suisse révélé en impression négative, illisible/invisible à l'oeil nu pour Roos et qui, de plus, ne prouvait rien. Dans les deux cas, on peut donc parler de faux en écriture. On pourrait aussi évoquer la photo de Roos en uniforme de la SA dont l'originale ne fut jamais divulguée, hormis aux juges militaires (?), par les magistrats instructeurs (secret défense). Seules des copies, sous forme de cartes postales, on été distribuées à la presse ; l'originale aurait permis de voir s'il s'agissait d'un montage. C'est pourquoi ces « preuves » ne devaient être exhibées en aucun cas, et pour cause.

. Les deux ont été victimes d’un complot judiciaire fomenté par la police spéciale pour l’un, par des chefs du contre-espionnage et de l'état-major, avec l'aval du ministre de la Guerre, pour l’autre ;

. Les deux ont été jugés dans un même climat de nationalisme exacerbé et de haine anti-allemande (Roos et Dreyfus avaient en commun un fort accent alsacien). Pour Dreyfus est venue s'ajouter la montée de l'antisémitisme ;

. Dans les deux cas, l'accusation a constamment fait jouer la grande presse contre les prévenus au moyen de pseudo révélations plus sensationnelles les unes que les autres et savamment distillées auprès des journalistes amis ;

. Le rôle des médias aussi est identique : alimentés par de faux tuyaux glissés par l'accusation, ils avaient un comportement de caste et savaient s'appuyer sur une opinion favorable créée par eux-mêmes (de véritables campagnes de calomnies ont été orchestrées tant pour Dreyfus que pour Roos) ;

. Les deux ont été condamnés à huis clos, c.à.d en séances secrètes, par un tribunal militaire ;

. Des deux côtés, il y avait l'impuissance et l'exclusion d'office de la défense (pour Roos, seul un défenseur sur les trois prévus est présent au procès) ;

. Les deux furent condamnés injustement à de très lourdes peines : la mort pour Roos, le bagne à perpétuité pour Dreyfus ;

. Dans les deux cas, il fallait un jugement tétanisant pour l'exemple. Mais le but était aussi de faire une démonstration judiciaire démontrant la fermeté, l'habileté et la compétence de la caste militaire ;

. Dans les deux cas, il s'agissait d'une machination protégée par un contexte de très forte tension internationale, le secret défense, le huis clos et la négation des droits a minima de la défense ;

. Dernière similitude : s’agissant d’un procès à huis clos pour espionnage militaire, dans les deux cas, la justice n’a jamais voulu montrer les preuves (voir plus haut).

La différence sera l’issue finale : Roos sera fusillé en février 1940, tandis que le capitaine Dreyfus sera finalement acquitté, son innocence étant reconnue par la Cour de cassation en 1906. Dreyfus n'a pu être sauvé et disculpé que grâce à une interminable et épuisante procédure en révision, à multiples rebonds. Celle-ci ne fut possible que parce que les pièces du dossier de justice étaient restées accessibles. Mais pour le Dr Roos, aucune démarche de réhabilitation ne put être entreprise après 1945, la disparition de tous actes de la procédure de Nancy rendant quasiment impossible toute démarche en ce sens !

Ces deux affaires sont des symboles de l’iniquité au nom de la raison d’État.

(Pour A. Dreyfus, nous nous sommes basés sur les ouvrages de Jean-Denis Bredin et Mathieu Dreyfus, le frère du capitaine, ainsi que sur l'« Historique de l'affaire Dreyfus » publié par La Tribune Juive du 22.12.1933).

 

 

 

Étude 4 :

Les ROOS : une lignée d’enseignants alsaciens

 

. Jacques ROOS, né à Strasbourg en 1788, exerce d’abord le métier de tisserand à Allenwiller (67). Il se marie le 19.5.1807 avec Marie-Madeleine Muller, la fille de l’instituteur du village. De cette union naît, en 1808, un fils prénommé François-Xavier.

En 1812, comme son beau-père, il devient instituteur (Schulhalter) à Landersheim (67) et le restera jusqu’à sa mort.

 

. François-Xavier ROOS, fils du précédent, né le 4.3.1808 à Allenwiller, devient instituteur à son tour. En 1827, alors qu’il n’est âgé que de 19 ans, il enseigne comme instituteur catholique à Wintzenheim (67). L’enseignement, qui n’est pas obligatoire ni gratuit, se fait toujours entièrement en allemand. En 1810, pour développer l'apprentissage du français, le préfet Lezay-Marnésia ouvre la toute première École normale primaire d'instituteurs de France à Strasbourg. En 1812, il estime que sur 700 instituteurs moins de 150 sont en état de donner des leçons de lecture et d’écriture en français et moins de 50 sont capables de l’enseigner avec fruit. 

En 1817, on recense 1172 écoles primaires dans l’académie regroupant le Bas-Rhin et le Haut-Rhin. L’enseignement est alors laissé aux communes et aux Églises. Le taux de scolarisation en Alsace est déjà un des plus élevés de France, les communes s'impliquant davantage qu'ailleurs : « Durant cette période (1800 à 1833), les départements alsaciens sont parmi les plus avancés en France et la politique locale précède en général les initiatives nationales », écrit Bernard Vogler dans son Histoire culturelle de l'Alsace (p.207). 

Le 5 juillet 1828, François-Xavier se marie avec Salomé Heitz, née le 4.11.1802 et fille d’un piocheur de vigne du village. De l’union du couple vont naître à Wintzenheim trois filles :

. Catherine (1.8.1829), Salomé (3.8.1832), Marie-Hélène (24.12.1833).

À partir du 1.7.1834, François-Xavier va enseigner à Jetterswiller (67) où naîtront 4 autres enfants :

. Marie-Régine (30.6.1836), Mélanie-Émilie (24.3.1839), Nicolas (21.10.1842), Jean-Baptiste (19.6.1844). 

Mais en 1839, la commission scolaire d’arrondissement de Saverne retire son autorisation d’enseigner à François-Xavier, sa formation acquise au lycée de Lunéville n’ayant pas été validée par un brevet de capacité. En effet, vers 1840, l’administration cherche à se délester des enseignants qui ignorent le français et le système métrique imposé par la loi Guizot (1833)[1] qui devient la charte de l'instruction publique. C’est le cas de François-Xavier qui est ainsi contraint d’accomplir, entièrement à ses frais et sans rémunération, un stage de deux mois à l’École Normale à Strasbourg (créée en 1810, elle fut la première de France). À l’issue du stage, il retrouve son poste et, en mars 1841, est admis au brevet élémentaire.

En 1846-1847, l’Alsace, et plus particulièrement le Bas-Rhin, connait la dernière grande famine de son histoire (à l’exclusion des temps de guerre). En cause, des récoltes médiocres, une montée des prix et un marasme industriel. La famine menace la classe ouvrière et, à Strasbourg, mendiants et vagabonds se multiplient. En trois semaines, de décembre 1846 à janvier 1847, François-Xavier va perdre trois de ses enfants (Marie-Régine, Salomé et Marie-Hélène). En 1851, seuls restent en vie trois enfants du foyer : Nicolas, 9 ans, Jean-Baptiste, 7 ans, et Catherine, 21 ans.

Son salaire étant proche de celui d’un ouvrier, pour mieux assurer l’avenir de sa nombreuse famille, il décide alors de se livrer à une seconde activité, à savoir l’agriculture. Mais ce travail supplémentaire l’amène à négliger ses fonctions scolaires, ce qui déplaît à l’administration.

Pour l’éloigner de ses champs, en mars 1855, François-Xavier est nommé en tant qu’instituteur à Rangen (67). Dans sa résidence forcée, il ne fera guère d’excès de zèle. En 1865, l’inspecteur Grasse pointe ses négligences et constate que dans la classe l’enseignement se fait toujours en allemand et que la connaissance de la langue française et de l’orthographe est « presque nulle ».

Mis à la retraite à l’âge de soixante ans, François-Xavier décède le 17.11.1876 à Jettersweiler/Jetterswiller où il était revenu pour y passer les dernières années de sa vie. Son épouse meurt l’année suivante. 

 

. Nicolas ROOS, le fils de François-Xavier, né le 21.10.1842 à Jetterswiller, se destine à son tour à l’enseignement. Entre 1860 et 1863, il est élève-maître à l’école Normale à Strasbourg. C’est un « bosseur » qui avait beaucoup travaillé à la ferme paternelle. Aussi, à la rentrée de 1863, est-il placé à la tête du domaine agricole de l’école pour une durée de 14 mois.

En août 1865, il épouse Marie-Anne Buchert, née le 4.5.1842 à Durrenbach (67), la fille du maire du village, Joseph Buchert, scieur et marchand de bois.

Le couple s’installe à Eberbach-les-Woerth (67), où Nicolas va diriger sa première école, avant de passer à Obersteinbach (67) pour 4 ans. Pour la rentrée de 1869, il est muté à Trimbach. Plusieurs enfants sont nés au foyer de Nicolas et de son épouse :

  • Marie-Antoinette (1.1.1867, décède un an plus tard) ;
  • Victor Charles, né le 8.10.1868 à Obersteinbach (il entrera au Grand Séminaire de Strasbourg avant d’être vicaire à Bischwiller, puis curé à Obersteinbach à partir de 1904 et enfin curé à Mussig à partir de 1911) ;
  • Marie-Antoinette (née le 28.12. 1870 à Trimbach, décède le 22.3.1958 à Strasbourg) ; 

 

Nicolas Roos et son épouse Marie Anne Buchert

 

 Malgré le rôle actif des préfets et des recteurs en faveur de la francisation, notamment du recteur Laurent Delcasso (1855-1866) qui a imposé le français comme langue d’enseignement à l’école primaire, dans les écoles rurales l’allemand reste la première langue (l'enseignement religieux est obligatoire et se fait en allemand), en dépit des progrès notables enregistrés par le français. Il n'y a toujours pas d'obligation scolaire et la gratuité n'est pas encore de mise. Cependant, de nombreuses municipalités font preuve de générosité envers les familles modestes. De leur côté, les Conseils généraux des deux départements se prononcent régulièrement en faveur de l'enseignement obligatoire. 

En 1867, une loi avait rendu obligatoire l’enseignement de l’histoire et de la géographie de la France, mais elle ne sera guère appliquée dans les campagnes. La situation matérielle des maîtres reste toujours peu satisfaisante.

 

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L’école primaire sous le Reichsland (1871-1914)

De l’étude de l’historien américain Sephen L. Harp[2], il ressort que « l'administration allemande a tout fait pour garder le plus d'instituteurs possible », d'autant que la grande majorité des maîtres étaient germanophones. On note néanmoins un grand nombre d'optants-émigrants dans cette profession : sur environ 4000 enseignants alsaciens-mosellans 600 à 650 émigrèrent (parmi eux nombre d'enseignants des enclaves francophones et la plupart des membres de congrégations religieuses qui dépendaient d’une maison-mère située en France). Cependant, l’analyse des origines des enseignants laïcs en 1887 montre que la très large majorité vient de la région (2772 sur 3442, soit 80,5%). Les Allemands vont créer des écoles préparatoires de deux ans avant l’entrée à l’école normale où l’allemand domine (vers la fin du Reichsland, les écoles normales auront le monopole de l’accès à l’enseignement).

Dès le 18.4.1871 est instaurée l’obligation scolaire (d'instruction) pour tous les enfants de six à treize ans pour les filles et quatorze pour les garçons ainsi que l’imposition de l’allemand comme langue d’instruction (cette mesure n’interviendra qu’en 1881 en France avec les lois Jules Ferry) ; les absences répétées devaient être signalées en mairie. Cependant, les écoles comportant 75% de « francisants » sont considérées comme françaises et les programmes sont en français. Ainsi, dans la vallée de la Bruche on encourage même la maîtrise de la langue maternelle (française), l’allemand ne bénéficiant que d’un apprentissage oral.

Les maîtres qui ont un brevet de capacité prévu dans la loi française du 15.3.1850 (loi Falloux) sur l’enseignement, n’ont pas besoin de l’autorisation officielle pour continuer à exercer (confirmation par l’article 3 de la loi du 12.2.1873). Les autres sont tenus d’en demander l’autorisation. L’obligation scolaire aura pour conséquence d’augmenter sensiblement le nombre de classes et de personnels enseignants qui, comme le souligne Yves Bisch, « dès 1871, étaient alsaciens-lorrains dans leur écrasante majorité » (interview par Julien Steinhauser dans Rheinblick du 23.3.2021).

En Alsace, en 1878, l’effectif du personnel enseignant s’élève à 2898. En 1913, 169 000 élèves fréquentent les écoles primaires confiées à 3830 instituteurs et institutrices. Le contrôle et la formation des maîtres sont assurés par des inspecteurs primaires, un conseil scolaire par Bezirk (département), des conférences semestrielles pour les maîtres et des stages de trois semaines dans les écoles normales[3]

Conséquence du Kulturkampf (en clair « combat pour la laïcité »), et de la lutte contre les « ultramontains », en 1874, le Statthalter von Möller fit fermer momentanément certains établissements secondaires diocésains[4] qui refusaient un contrôle de l’État portant sur les programmes, les manuels et les choix des maîtres (selon la loi du 12.2.1873)[5]. Ce fut le cas des petits séminaires de Zillisheim et de Strasbourg. Les frères et les sœurs enseignants sont donc l’objet de tracasseries car on exige d’eux des brevets de capacité. Mais à partir de 1879, les Allemands vont développer une politique de compromis allant jusqu’à renforcer la place de la religion dans les programmes. 

La période du Reichsland sera marquée par une professionnalisation du métier d’enseignant, une amélioration des salaires - qui sont fortement revalorisés - et, plus généralement, des conditions des enseignants qui profitent d'un meilleur soutien des autorités. Ils bénéficient par ailleurs d’un niveau social et d’une considération plus élevés que sous le régime français : « À la veille de la (Grande) guerre, les enseignants acceptent bien leur rôle de fonctionnaires allemands puisque beaucoup s’engagent dans les associations catholiques ou libérales qui dépendent d’associations nationales allemandes. Cette identification à la nation allemande est sans doute plus forte pour les enseignants laïcs que pour les religieux », conclut l’historien Stephen L. Harp.

Ce loyalisme à l'égard de l'Allemagne explique l'épuration très sévère qui frappa le corps enseignant en 1918/19. En effet, les commissions de triage chargées d'assurer la politique d'épuration des fonctionnaires alsaciens s'en prirent tout particulièrement aux enseignants. Dans l'enseignement primaire, 921 personnes furent alors révoquées (B. Vogler, Histoire culturelle de l'Alsace, 1994, p.385). 1500 nouveaux instituteurs venus de l'Intérieur viendront ensuite les remplacer.

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Nous sommes à présent sous le Reichsland

De 1871 à 1883, Nikolaus (Nicolas) Roos – tous les prénoms apparaissent dès lors en allemand - est instituteur à Surburg/Surbourg (67), mais également secrétaire de mairie et titulaire de l’orgue, des activités annexes qui lui permettent d’améliorer sa faible rémunération de maître. 

En janvier 1872, il est inspecté par l’inspecteur protestant Förster : sa classe fait bonne impression. Dès lors Nikolausindique la profession d’Oberlehrer. C’est un maître compétent et cultivé, mais réputé pour avoir un caractère très fort. Naissent alors 6 autres enfants :

  • Rosalie (6.5.1872) ;
  • Alfons (13.12.1873, décédé à 8 mois) ;
  • Alfons (6.11.1875) ;
  • Anna Josephina (6.6.1877, décédée en 1880) ;
  • Philipp Karl né le 7.11.1878 ;
  • Florentina née le 13.3.1880, décédée à Strasbourg le 11.2.1975. 

En février 1877, l’inspecteur Stiefelhagen écrit qu’il a un caractère entier, peu enclin aux concessions dans les conflits. En classe, il est exigeant et obtient de bons résultats.

Suite à un différend avec le Conseil de fabrique[6] et le curé à propos de la réduction de ses émoluments d’organiste, il se met en grève et obtient le soutien du maire. La réconciliation est devenue impossible et la rupture avec le curé est consommée. Les partisans du maire, dont fait partie Nicolas Roos, font circuler des pétitions envoyées à l’évêque pour obtenir la mutation du curé. De leur côté les partisans du curé s’adressent au secrétaire d’État du Reichsland pour demander la mutation de l’instituteur. L’inspecteur Stiefelhagen dépêché sur place, donne tort au curé.

Ces tensions constantes au sein du village perturbent le travail de l’instituteur et nuisent à la discipline qui se relâche. Finalement, pour que règne la paix au village, le curé est muté à Berstheim et l’instituteur à Schaffhausen a. d. Zorn (Schaffhouse-sur-Zorn - 67). 

Avec cette mutation forcée (zwangsversetzt), les revenus de l’instituteur, qui a alors en charge 7 enfants, chutent de moitié. Il en sera réduit à faire une demande de secours. De plus, à Schaffhausen a. d. Zorn, comme à Surburg, le maire et le curé sont également en conflit, ce qui le remettra à nouveau dans une situation inconfortable. A cela s’ajoute que le maire refusera de lui confier le secrétariat de maire, amputant d’autant ses revenus.

Le couple Roos, logé dans un logement trop petit pour la famille, donnera cependant naissance à un autre enfant :

  • Anna, née le 31.8.1883 et décédée le 5.3.1970 à Strasbourg.

En 1884, les revenus de la paroisse étant en baisse, le contrat d’organiste n’est pas renouvelé. Or, les fonctions accessoires de secrétaire de mairie et d’organiste étaient indispensables à la survie de sa nombreuse famille. Sa situation financière se détériore à nouveau. 

En octobre 1885, Nikolaus, dont on pense qu’il a maintenant purgé sa peine, est nommé à Nordhausen (Nordhouse) près d’Erstein, avec une rémunération supérieure car il est reconnu être un maître compétent.

Mais au fil des années les exigences pédagogiques ne seront plus les mêmes. En 1894, l’inspecteur constate qu’il est toujours assidu au travail, mais manque de don pédagogique. En 1901, l’inspecteur Bassompierre critique encore plus sévèrement son travail. 

En 1902, le comportement autoritaire de l’instituteur, qui ne se laisse pas marcher sur les pieds, conduira à une nouvelle crise au sein du village. En effet, le maire ayant refusé une augmentation de ses émoluments de greffier, Roos va s’opposer à lui. Aussi, avant le 16.2.1902, participe-t-il avec son fils Karl, âgé de 23 ans et étudiant en philologie à l’Université de Strasbourg, à la campagne destinée à faire battre le maire Walther aux élections municipales. C’est donc à Nordhausen que Karl Roos, qui était probablement en train de rédiger sa thèse, fit ses premières armes en politique en utilisant la presse locale pour dénoncer le maire.

Or, jusqu’en 1919, les maires sont nommés par le préfet qui refuse de renommer les battus au conseil municipal. De sorte que Nikolaus Roos, en faisant campagne contre le maire sortant, s’en prenait ainsi à l’autorité de l’Etat, ce qui était alors inconcevable pour un fonctionnaire.

Par mesure de rétorsion, le conseil municipal confiera alors le secrétariat de la mairie à l’instituteur adjoint. En 1903, la décision est prise de muter cet instituteur frondeur à Leitersweiler (Leiterswiller). En 1906, à l’âge de 64 ans, épuisé et souffrant de crises d’asthme, il part à la retraite à Rittershoffen. Il décède à Strasbourg le 7.10.1927 à l’âge de 84 ans.

  

. Son fils, Philipp Karl ROOS, né le 7 septembre 1878 à Surburg (Surbourg) et décédé le 7.2.1940 à Champigneulles (Nancy), va embrasser à son tour une carrière d’enseignant. Le 4.8.1921, il épouse Marguerite Émilie Hof, dont il divorcera en 1930. Il se remarie le 17.8.1938 avec Marthe Kuhn.

Après des études universitaires couronnées par un titre de docteur en 1903, il sera successivement professeur de Lycée, directeur d’école commerciale de 1919 à 1923 et pour finir, inspecteur en Sarre sous mandat français de 1924 à 1926.

En 1926, en désaccord avec la politique d’assimilation despotique menée par l’État français en Sarre et les méthodes d’enseignement du français qu’il réprouvait, il donne sa démission et obtient sa retraite.

Dès 1921, il avait écrit des articles dans la presse ouvrière et s’était lié d’amitié avec le leader ouvrier Charles Hueber, le futur maire communiste/autonomiste de Strasbourg. À partir de 1925, il avait écrit pour la Zukunft des articles traitant de la question linguistique.

Enfin, en 1926, de retour de la Sarre, il entre en politique en signant le manifeste du Heimatbund dont il deviendra le secrétait général l’année suivante, après la démission de Jean Keppi. Fusillé le 7.2.1940, il paya de sa vie son attachement à sa Heimat, aux libertés et à l’identité alsaciennes. 

 

B.Wittmann

(Source documentaire : Jean-Pierre Hirsch, « Une lignée d’enseignants au XIXe siècle, La famille Roos et ses attaches dans le Kochersberg », Revue du Kocherschbari, hiver 2014, n°70).

[1] Cette loi obligeait les communes de plus de 500 habitants à entretenir une école élémentaire pour garçons pour l’enseignement des éléments de lecture et d’écriture dans les langues allemande et française ainsi que le calcul, le système métrique et le chant (la loi du 15.3.1850 fixera le seuil pour une école de filles à 800 habitants). L’histoire et la géographie demeuraient facultatives.

[2] Stephen L. Harp, “Learning to be loyal – Primary Schooling as Nation Building in Alsace and Lorraine 1850-1940”, édit. Northern – Illinois University Press, 1998, 310 pages.

[3] Bernard Vogler, Histoire culturelle de l’Alsace, éd. Nuée Bleue, 1994, p.310/311.

[4] Aux termes de la loi Falloux du 15.3.1850, les maîtres sont formés dans des Écoles normales entretenues par les départements. Elle fixe les programmes de l’école primaire, avec un programme obligatoire (lecture, écriture, calcul, éducation morale et religieuse) et un programme facultatif (histoire, sciences naturelles, chants, gymnastique, dessin). Les instituteurs sont soumis au contrôle des autorités administratives et morales (religieuses). L’Église catholique prend ainsi part à l’organisation de l’enseignement. Par cette loi, les catholiques français ont obtenu l’autorisation de créer et d’entretenir des collèges dits « libres », indépendants de l’administration et échappant au contrôle du ministère de l’instruction publique. Les congrégations catholiques peuvent ouvrir en toute liberté un établissement secondaire avec les enseignants de leur choix. Cette loi supprime ainsi de fait le monopole de l’État dans l’enseignement établi par Napoléon Ier.

[5] L’évêque de Strasbourg, Mgr Raess, a interdit à l’inspecteur général l’accès des établissements dépendant de l’évêché. Mais l’administration ne céda pas.

[6] Le Conseil de fabrique est, au sein d’une paroisse catholique, un ensemble de décideurs nommés pour assurer la responsabilité de la collecte et l’administration des fonds nécessaires à la construction et à l’entretien des édifices religieux et du mobilier de la paroisse.

 

 

DOCUMENTS SUR L'AFFAIRE :

 

Document n°1 : affaire Roos / Lettre du 9.8.1940 de Martin Bormann au Gauleiter Wagner - Fonds Stürmel Arch. Municip. Strg II.346 -Akten des Reichsstatthalters Baden-Elsass - ADBR - Pour Hitler, " l'Alsacien Roos ne doit plus être considéré plus longtemps comme un autonomiste alsacien". De son avis, "le parti devrait utiliser Roos et le présenter uniquement comme un combattant de la liberté de la grande Allemagne".

 

 Suite à ce courrier de Bormann, quelques mois plus tard, Paul Schall publiera une biographie du Dr Roos, "Karl Roos und der Kampf des heimattreuen Elsass" (Alsatia Verlag - Colmar, 1941), destinée à fonder le mythe de Roos "martyr de l'Alsace allemande" selon les directives de la Gaupropagandaleitung. Ce livre est probablement une commande des services de propagande nazis.

 

Document n°2 : affaire Roos / rapport de clôture d'enquête Monnard du 6.2.1939

Pièce maîtresse du dossier Karl Roos : le rapport de clôture d'enquête n°1990 du 6.2.1939 du contrôleur général de la Sûreté nationale Monnard adressé au directeur général de la Sûreté nationale à Paris. Une pièce entièrement à charge qui reprend notamment toutes les accusations, invérifiables, portées par Julien Marco contre le Dr Roos.

 

Document n°3 : affaire Mourer J.-P. / P.V. d'interrogatoire du 6.6.1940

P. V. d'interrogatoire du 6.6.1940 de Mourer Jean-Pierre et Basy Edgard par l'officier de justice militaire, le capitaine Picard, adjoint du juge d'instruction du tribunal militaire de Nancy. Mourer y donne des détails intéressants sur les financements allemands. 

 

Document n°4 : affaire Nusbaum et autres / lettre du directeur général de la Sûreté nationale du 13.11.1946

Dans un courrier officiel du 13.11.1946* que le Directeur Général de la Sûreté Nationale (DST) adresse au Directeur Général du Service de Documentation Extérieure et de Contre-Espionnage à Paris, on apprend qu' "un dossier sur l'affaire Roos " se trouve dans les services de ce dernier (*lettre n° D 16777/624.096/OII SN.STE). Par lettre du 30.12.1946*, ce dernier prétend ne pas avoir l'intégralité des pièces demandées. Cependant, il confirme que lors de la libération de Strasbourg, ses services "ont effectivement pu saisir une partie des archives allemandes", ajoutant : "il est très probable qu'un autre lot d'archives a été saisi par un des nombreux services de contre-espionnage français ou alliés fonctionnant à l'époque dans la région de l'Est" (*lettre réf. 2419/23.9.IB/JR/BA). Nous sommes en 1946 !!! Ces deux documents ont été déclassifiés sur ordre n°50853 du 28.07.2020.

 

Document n°5 : affaire Joseph Rossé / note de renseignements du 24.3.1945

Page 2 de la note de renseignements du 24.3.1945 (extrait) :

En octobre 1939, on avait profité de l’affaiblissement de Karl Roos, contesté en interne par l’aile extrémiste de la Landespartei attirée par les théories nationales-socialistes, pour l’éliminer du jeu politique en le condamnant à mort. Un tribunal militaire fut chargé de la sale besogne via un procès « arrangé » à huis clos.

En mars 1945, l’histoire se répète, mais pour Joseph Rossé cette fois : dans une note de renseignements datée du 24.3.1945 et classée « Très secret » (n° L 432 328 / Y adressée conjointement à la DTR et au cabinet du Général commandant la 1èreArmée Française), on peut lire à la page 2 cette remarque lourde de sens : « L’opinion publique alsacienne, toute à la joie de la libération survenue sans trop de ruines et de destructions, se désintéresse pour le moment du cas Rossé (nda : alors en détention). Rossé reste isolé. Faut-il en profiter pour l’éliminer complètement, en laissant faire le Tribunal Militaire ?». On le voit, avant comme après la guerre, ou en Algérie plus tard, le recours aux tribunaux militaires pour éliminer des opposants politiques encombrants était dans les pratiques de l'époque.  

 

Document n°6 : Programme de la Landespartei (ULP) fondée le 19.11.1927 à Strasbourg (traduc. P.Zind)

 

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Dossier complet sur l'affaire Karl Roos :

manipulations et gros mensonges pour étouffer la vérité

 

 

Quatre vingt ans après sa mort, les gardiens du temple jacobin en Alsace continuent de déverser leur haine sur cette figure incontournable de l’autonomisme alsacien de l’entre-deux-guerres qui symbolisait la résistance alsacienne à l’assimilation. Les articles qui lui sont consacrés dans la presse ou le net ne sont souvent que des tissus de mensonges grossiers et de désinformations plus subtiles (voir la recension ci-après). Il suffit d’aller voir sur wikipédia pour constater l’ampleur de la manipulation et des broderies malveillantes des rédacteurs du texte qui se servent d’un roman[1], une œuvre de pure fiction, comme référence historique : presque un gag ! Nous allons donc démonter les plus gros mensonges les plus communément colportés par ses détracteurs dont le but est de discréditer l’autonomisme alsacien par la diabolisation de celui qui l’incarnait.

 

 

Un roman toxique :

« Le double visage du Dr Karl Roos – Nid d’espions en Alsace-Lorraine » de Viviane Janouin-Benanti, éd. l’àpart, 2010.

 

 

Disons-le d’emblée : ce livre est une horreur absolue, un roman sans véritable intrigue avec des personnages dénués de profondeur et qui n'évoluent pas. Le récit, si on peut parler de récit, se perd dans d'interminables citations qui ne font pas avancer la narration. Le lecteur qui cherche une bonne histoire restera de toute manière sur sa faim. Voilà pour la partie « roman » du livre, mais le plus grave est que sous le qualificatif trompeur de « roman historique », on découvre très vite un brûlot politique destiné à nuire : c’est un réquisitoire féroce contre l’autonomisme alsacien qui, par un récit biaisé, cherche à faire de Karl Roos, « plus rusé et manipulateur que personne »[1], un salaud intégral qui n’a que mérité son sort. La lecture trahit un manichéisme intégral de l’auteure : blanc d’un côté et noir comme les ténèbres de l’autre ! Et, pour comble de manipulation, on lit dans la postface qu’elle est une « passionnée des histoires vraies » !

En prenant d’incroyables libertés avec la vérité historique, mêlant le vrai et le faux, mettant dans la bouche de Roos des paroles inventées, portant des accusations infondées et surtout non sourcées, l’affublant systématiquement de l’habit du comploteur né, du traitre sournois toujours à la recherche d’un mauvais coup pour nuire à la France, l’auteure veut convaincre le lecteur, y compris par le recours à l’affabulation, de sa culpabilité. Il ne s’agit plus d’un simple « roman inspiré de faits réels », comme écrit, en tout petit, à la sixième page, mais d’une salve de mensonges pour le fusiller définitivement dans les mémoires.

Le terme « roman » ne devrait pas servir de prétexte à écrire n'importe quoi pour ternir injustement l'image d'une personnalité politique ayant réellement existé. Les juristes savent qu’une fiction, si elle est identifiante, obéit à des règles qui en contraignent l’exercice. Ainsi, elle ne peut être écrite avec une volonté malveillante dans l’intention de nuire et ne doit rapporter que des informations exactes. Là, on est loin du compte, car répétons-le : cet ouvrage, hormis les citations explicites de Mein Kampf ou de Louis-Ferdinand Céline, ne fournit pas la moindre source de ses affirmations !!

On a pu voir sur internet, notamment sur wikipedia où le livre est référencé dans la biographie de Roos, des historiens amateurs et des lecteurs non avertis, ou trop crédules, se faire piéger et prendre pour argent comptant les divagations de l’auteure en citant le livre comme document historique de référence : « C’est un livre pour se faire une idée précise sur cette époque », peut-on lire sur un blog[2]. C’est cette capacité de nuisance qui en fait un roman toxique.

Voici un aperçu des élucubrations historiques et autres bobards relevés au fil de la lecture (la liste n’est pas exhaustive) : 

. Dès les premières lignes, l’histoire de Karl Roos commence très mal : « l’accouchement était particulièrement laborieux… Mme Roos avait mal à la tête, ce n’étaient que les premiers maux de tête que lui donnerait son fils », croit savoir l’auteure (p.7). 

. Pages 50 à 52 est retranscrit intégralement une longue lettre de Goebbels à sa mère.

Question : Quel rapport entre Goebbels et le Dr Roos ? Le livre ne le précise pas.

. Roos rencontre Robert Ernst à Berlin dès fin avril 1920 (p.60).

Or, d’après le rapport d’audition d’Albert Bongartz du 29.7.1947 par les policiers suisses Steiner et Hartmann (Bundesarchiv Bern), ce n’est qu’en 1928, en Suisse et par le truchement de Bongartz, que le Dr Roos fit la connaissance du Dr Ernst.

. L’auteure évoque à plusieurs reprises le grand nombre d’Alsaciens vivant en Allemagne, mais sans trop s’étendre sur l’expulsion de 130 000 à 150 000 d’entre eux de 1918 à 1924, détenteurs de cartes A, B ou D : « Plus d’un a été expulsé », fait-elle simplement dire à Roos, sans plus d’explications et sans donner le moindre chiffre (p.69). 

. Dès 1920, Hansi aurait soupçonné l’abbé Brauner d’être « un agent allemand » (p.89).

Hansi travaillait-il pour la police secrète ? L’abbé Joseph Brauner ne fut pourtant arrêté que 19 ans plus tard, le 7 septembre 1939 !

. Page 113, on apprend que « Strasbourg fut longtemps antisémite », l’imprécision d’une telle affirmation laisse perplexe, plus loin, que, « suite aux bûchers de 1349, devant la réaction des personnalités parisiennes (?), le roi de France ordonna (sic) à cette ville de laisser les Juifs entrer ».

« Ordonner » ! A quel titre un roi de France aurait-il pu, en 1349 !, ordonner quoi que ce soit à une cité comme Straßburg, ville libre du Saint Empire ? Seul l'empereur aurait pu se risquer à entreprendre une telle démarche. Voilà qui en dit long sur la précision des recherches historiques de l'auteure.

. Page 125 : « La Zukunft a été imprimée clandestinement (sic) à Saverne ».

Rappelons qu’il s’agissait d’un hebdomadaire créé en mai 1925, imprimé par la maison Sohn et Robitzer à Saverne. Tiré à 40 000 exemplaires, disposant d’abonnés à travers le monde entier, il était vendu dans tous les kiosques. Telle était la « clandestinité » d'un journal qui a marqué son époque et sa région.

. Page 129 à 130, sont évoqués des personnages « férocement antisémites », comme Martin Luther ou Richard Wagner, et des antisémites célèbres comme le pasteur Adolf Stöcker, Wilhelm Marr, Gobineau, Gougenot des Mousseaux, l’abbé Chabauty, Céline, Xavier Vallat… Fort bien ! Mais là encore, quel est le rapport entre ces gens et Karl Roos ? L'auteure n'en donne aucune précision.

. Page 140, Roos suggère à Goebbels (Joseph dans le texte) d’envoyer Hitler « en Alsace, dans une des réunions autonomistes, pour leur donner un coup de main ».

Là, nous sommes en plein délire, en effet, dans aucun document on ne trouve la moindre trace d'un contact, ne serait-ce même qu'indirect !, entre Karl Roos et Goebbels. Et l'idée que Hitler, avant la guerre ou même avant sa prise de pouvoir, puisse venir en Alsace « donner un coup de main » est tout simplement ridicule, même les quelques autonomistes qui, plus tard, en reniant leurs valeurs, ont basculé dans le nazisme, ne l'évoquent nulle part.

En revanche, il faut souligner la méthode particulièrement perfide employée ici. L'auteure ne disposant d'aucun document attestant la rencontre Goebbels/Roos, d'aucune citation de Roos démontrant formellement son adhésion à l'idéologie nazie, a le culot de mettre Karl Roos en scène, échangeant des amabilités avec le dignitaire nazi, pour bien le compromettre. Je laisse le lecteur juger de la probité d'une telle démarche envers un homme qui n'a plus la possibilité de se défendre. 

. Page 150, l’auteure fait dire à Roos en 1927 que « le jour où Strasbourg acclamera Hitler sera un grand jour » ! Une prémonition probablement !

. Page 156 : En septembre 1927, « à l’instigation de Robert Ernst et de Karl Roos » fut fondée la « Unabhängige Landespartei für Elsass-Lothringen », écrit l'auteure qui donne la traduction erronée : « Parti de l'indépendance de l'Alsace-Lorraine » (sic).

Je précise que dans ce nom, c'est le parti qui se veut indépendant, mais qu'il ne revendique pas l'indépendance. Une revendication qui, soit dit en passant, lui aurait valu une interdiction immédiate par la préfecture et sans doute l'arrestation de ses fondateurs.

Sauf qu’en septembre 1927, il ne s’agissait alors pas de la Unabhängige Landespartei, fondée le 19.11.1927, après l’absorption de l’Elsässische Oppositionsblock de Bulach, mais du Parti autonomiste d’Alsace-Lorraine / Autonomistische Landespartei fondé par Roos, Schall et Hauss le 25.9.1927 et sans que Ernst ne soit évoqué nulle part, ce dernier n’ayant fait la connaissance de Roos qu’en 1928. Par ailleurs, ni Mourer, ni Hueber, tous deux communistes, ne « désignèrent » (sic) Roos à la présidence de la Landespartei comme l’affirme l’auteure, ce furent les membres de l’assemblée constitutive.

. Page 157, tous les leaders autonomistes sont qualifiés d’« indépendantistes », notamment Ricklin, Rossé, Solveen, Stürmel…., alors que ces quatre hommes étaient membres de l'Union Populaire Républicaine d'Alsace (Volkspartei), le grand parti catholique alsacien qui a dominé la vie politique de l'entre-deux guerres et qu'aucun historien sérieux ne qualifie de séparatiste.

. Mein Kampf fait l’objet d’une étude détaillée disséquant toutes les théories de Hitler et son programme sur les pages suivantes : 158 à 160 / 165 à 169 / 173 à 177 / 180 à 183 / 185 à 188 / 193 à 197 / 210 à 215. Là encore : quel rapport avec Roos ?? 

. Page 184, on arrive au procès de Besançon de 1929. Pour apporter une explication à l’acquittement de Roos, l’auteure nous apprend qu’« après avoir reçu des menaces de mort, tétanisé, le procureur général Mettas accumulait bévue sur bévue » et que de son côté, « le Dr Roos manipula la salle ».

Or, nulle part dans le compte-rendu du procès[3] ne sont évoquées des menaces de mort dont le procureur aurait été l’objet. Rappelons qu'à ce moment, Roos est seul face à un appareil judiciaire qui l'a volontairement éloigné de son Alsace pour le juger. La police l'accable, les journaux sont contre lui. Comment, dans une telle situation, un procureur peut-il être tétanisé ? Admettons que Roos ait « manipulé la salle » lors des débats, reste que les jurés se sont retirés pour délibérer. L'auteure suggère-t-elle que Roos les aurait, là aussi, influencés ? Par télépathie ?

Page 216 : lors d’un (improbable, mais bien entendu compromettant) « dîner berlinois » de l’été 1933 réunissant Goebbels, Ernst et Roos, ce dernier prévient le premier : « Rappelle-toi, quand tu seras au pouvoir, que les Alsaciens-Lorrains ont besoin de beaucoup d’aide ». Karl Roos à tu et à toi avec Joseph Goebbels, on aimerait pouvoir en rire, si ce n'était une sinistre illustration de la phrase attribuée à Francis Bacon : « Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose ». 

Page 223, l’auteure nous apprend qu’en 1933, Roos, « dans toutes ses conférences, renouvelait son attachement à l’Allemagne hitlérienne ».

Ceci est tout simplement impossible, puisque la Landespartei faisait alors partie de la coalition des partis du Volksfront où de tels discours n’auraient pas été tolérés ni par les progressistes, ni par les cléricaux.

Page 225, toujours en 1933, l’auteure écrit que « des affrontements, parfois très violents, eurent lieu entre jeunes Juifs et autonomistes. Vint le temps où, quand ils apercevaient des Juifs, ces derniers entonnaient des chants nazis. Leur spécialité c’était d’attaquer à cent contre dix, en ayant pris soin d’emporter des chaînes de vélos ou des couteaux. Les Juifs ne gagnaient pas à tous les coup… ».

Ici, il est évident que l’auteure confond le mouvement autonomiste et les mouvements français fascistes, nationalistes et antisémites dont c’étaient les méthodes : parti Franciste, Bauernbund, sections alsaciennes du Front de la Jeunesse, Croix de Feu, Rassemblement anti-juif de France, etc.

. Page 232, on apprend qu’en juillet 1934 « Hitler donne des fonds pour les Alsaciens-Lorrains ».

C’est faire peu de cas des ordres stricts donnés, dès 1933, par Hitler et son parti exigeant l’interruption de toute aide financière aux Alsaciens-Lorrains. En effet, à ce moment de son règne, le dictateur est absorbé par la mise au pas de son pays, il est hors de question pour lui de risquer la moindre querelle avec le voisin français.

. Page 233, nous apprenons encore qu’en 1933, « en dehors du jour, il devenait impossible à un Juif de se promener dans Strasbourg. Des jeunes autonomistes faisaient la chasse aux Juifs, qu’ils tabassaient dès qu’ils en croisaient un ».

Comme il n’y a pas de source indiquée, il est difficile de se prononcer sur la véracité des faits avancés qui semblent improbables.

. Page 236 : en août 1934, Heinrich Himmler en personne vient assister au « dîner berlinois »…avec les habitués (sic) dont Roos. Il sera à nouveau présent au « dîner berlinois » de 1936 en compagnie de Goebbels, Ernst et Roos !

Roos dînant régulièrement à Berlin avec ses « amis » Goebbels et Himmler... et ce au nez et à la barbe de la police spéciale française qui ne le lâchait pas d’une semelle et des services français qui disposaient de relais à Berlin. À qui fera-t-on croire une telle fable ? 

Page 245, Roos jubile et annonce triomphalement que « Hermann Bickler vient de créer le premier parti national-socialiste (en Alsace) ».

En fait, il s’agit du Parti Alsacien-Lorrain / Elsass-Lothringer Partei fondé en août 1936 et effectivement d’orientation nationale-socialiste. Mais rappelons que Roos était en constante opposition avec Bickler dont il réprouvait l’extrémisme. C’est lui qui avait débarqué de facto Bickler de la Landespartei. L’idée qu’il ait pu se réjouir de cette création est donc totalement illogique. 

Page 249 : lors du « dîner berlinois » d’avril 1938, l’auteure qui, décidément a une imagination d’une fertilité hors du commun, fait dire à Roos, s’adressant à Goebbels, qu’« Hitler est arrivé à temps pour sauver la race allemande » ! Or, on sait que Roos n’était pas intéressé par les théories raciales.

Page 252, Roos demande encore à Goebbels de refaire en Alsace son exposition sur « Le Juif éternel ». Nous sommes en juin 1938 !! Sachant que le vrai Karl Roos rejetait le totalitarisme, qu'il n'a jamais fréquenté un dignitaire nazi, émettre l'idée que cet homme puisse imaginer qu'une exposition antisémite commandée par le ministre Goebbels puisse être accueillie sur le territoire de la République française, c'est le traiter non seulement de nazi mais également de simple d'esprit. Karl Roos, fasciste et benêt, voilà qui est ballot…

Page 255, lors du « dîner berlinois » d’août 1938, Roos se lamente à propos des trains en déplorant que « les Juifs utilisent les mêmes wagons que nous ».

Roos préconisant une politique d’apartheid, on aimerait que ce soit un gag, mais c'est une touche supplémentaire à un portrait que l'auteure veut aussi hideux que possible.

Pages 262 à 274 : L’auteure explique longuement l’antisémitisme et les théories raciales de Céline à travers son livre « Bagatelles pour un massacre ».

Mais elle se garde bien, une fois de plus, d'établir le lien entre Louis-Ferdinand Céline et Karl Roos, pour la bonne raison qu'il n'en existe aucun !

Pages 282 et 283, nous découvrons un nouveau bobard : à l’instigation du Dr Joseph Weill, un commando d'activistes juifs aurait réussi à pénétrer par effraction dans les locaux du parti de Bickler pour s'emparer des archives qui furent ensuite remises au commissaire divisionnaire Pflugfelder (un personnage dont l’existence n’est attestée nulle part). Or, à en croire l’auteure, parmi les dossiers, auraient été trouvé des pièces compromettantes pour Roos qui permirent son arrestation, puis son inculpation. C’est donc suite à l’action de résistants juifs que, le 2 février 1939, le Dr Roos a été convoqué à la direction de la police de Strasbourg, avant d’être inculpé, deux jours plus tard, pour espionnage au service de l’Allemagne. 

Voilà certes un beau scénario de roman, mais dans la réalité cet épisode n’a jamais eu lieu : c’est encore une pure invention de l’auteure. Le déroulé de l’arrestation de Roos, les pièces du dossier établi par le commissaire Becker, qui le filait depuis des années pour l’inculper, ainsi que les résultats des perquisitions policières, sont parfaitement connus des historiens. Voici ce qu'écrit à ce propos l'historien Jean-Claude Streicher[4] :

« Tous ces préliminaires à l'arrestation de Karl Roos (nda : décrits par Viviane Janouin-Benanti) sont évidemment de l'affabulation pure. Et aucune des biographies du Dr Joseph Weill publiées sur papier ou sous forme électronique par les historiens juifs du judaisme alsacien ne font état de son rôle instigateur.C'est ainsi que dans la notice du NDBA qu'il consacre au Dr Joseph Weill, Jean Daltroff, historien du judaïsme alsacien-lorrain, ne dit rien du rôle que celui-ci aurait joué dans la préparation de l'arrestation de Roos.

Quant à Léon Strauss, agrégé d'histoire régionale contemporaine, il ignore tout de ce Pflugfelder, ne parlant, à propos de Roos, que du commissaire strasbourgeois (Antoine) Becker, qui, rappelons-le, filait les autonomistes alsaciens-lorrains depuis les années vingt.

Les preuves qui ont permi de condamner Karl Roos à mort ne proviennent donc pas des papiers de l'Elsass-Lothringer Partei, mais de faux témoignages extorqués par la menace et ne prouvent d'ailleurs aucunement une activité d'espionnage au profit de l'Allemagne nazie.

Sur Bickler et ses amis, les historiens Léon Strauss, de l'université de Strasbourg, et Alfred Wahl, de l'université de Metz, écrivent que la police ne les a perquisitionnés qu'à partir du 28 septembre jusqu'au 6 octobre 1939, « mais sans réussir à faire la preuve de leur collusion avec les services allemands. »[5]

(Voir aussi la biographie du Dr Joseph Weill où cette action n'est mentionnée nulle part (de même que son « puissant réseau de renseignements, en liaison avec les services secrets français, incroyable contre-espionnage qui aboutit à l'arrestation des espions nazis" dont fait état l'auteure dans la postface - http://judaisme.sdv.fr/perso/dirige/joweill/index.htm »). 

Page 284, on en arrive au procès d’octobre 1939 devant la cour martiale de Nancy. Et là, l’auteure nous apprend que le juge Laroubine disposait « d’un volumineux dossier, dans lequel il ressortait clairement (sic) que, depuis le début, le Dr Roos avait fourni des documents militaires à Hitler ».

C’est là encore une affabulation, la plupart des historiens s’accordant à reconnaître que les preuves pour condamner Roos manquaient : « Les Français n’avaient pas la preuve de sa culpabilité »[6], affirme l’historien Bernard Vogler connu pour son sérieux. L’historien Lothar Kettenacker parle même de « crime judiciaire »[7]. 

Page 285, l’auteure explique que, lors de son interrogatoire, le chauffeur de Roos, Julien Marco, dévoila tout : « Il parla abondamment des liens étroits du Dr Roos avec le NSDAP, Robert Ernst et plusieurs autres hauts dirigeants nazis, comme Joseph Goebbels et Heinrich Himmler. Son complice (sic), le militaire Lobstein, reconnu également les faits ».

Une nouvelle fois, tout est faux ! Jamais Roos n’a adhéré à la NSDAP et les hauts dirigeants nazis cités, avec lesquels il aurait eu des « liens étroits », relèvent juste d’un scénario de polard médiocre qui n’est corroboré par aucune étude, par aucun document, par aucun témoignage. Quant à Lobstein, il n’a jamais été son complice, même le tribunal l’a reconnu. 

Page 298, on apprend que « Joseph Rossé fut chargé d'organiser les meetings nationaux-socialistes en Alsace ». Or, Rossé s’y est justement refusé !

Page 299 : « les noms des villes et des villages (…) furent germanisés » par les nazis, écrit l’auteure. Comment s’y prend-t-on pour germaniser des noms qui étaient déjà germaniques à l’origine ? 

Page 302 on lit : « Début 1942, une grande cérémonie eut lieu au palais des fêtes de Strasbourg pour la quatre centième adhésion au NSDAP, il n’y avait que des autonomistes », croit savoir l’auteure qui, une fois de plus, ne donne pas dans la nuance.

C’est à nouveau une généralisation abusive. Rappelons que la Landespartei, au faîte de son succès, ne regroupait que 300 militants… dont la moitié était anti-nazie.

Page 313 l’auteure évoque le suicide, le 9.5.1945, de la femme du Dr Ernst et de sa fille de 18 ans, Liselotte, et en donne la raison : « Elles avaient choisi de mourir plutôt que d’être arrêtées et de devoir affronter le jugement des Hommes » (= lâcheté). En réalité, et Ernst l’a écrit à plusieurs reprises, elles étaient terrorisées à l’idée d’être violées et martyrisées par les soldats Russes qui entraient dans Berlin et pratiquaient massivement le « viol ethnique » pour slaviser les Germains ! Entre 2 et 2,2 millions d’Allemandes ont ainsi été violées par les soldats russes... avec interdiction, sous peine de mort, de se faire avorter afin de les obliger à porter leurs enfants russes ! Il y avait de quoi être terrorisé et préférer le suicide, d’autant que les atrocités et les massacres perpétrées par les soldats russes en Prusse orientale hantaient alors tous les esprits allemands. De plus, sa femme était restée traumatisée par la mort de leur fils Gerhart, tombé peu avant à Breslau, le 22.4.1945.

. Dans la postface, l’auteure nous apprend que Hitler a chargé Ernst « de recruter les autonomistes pour servir l’Allemagne ». Justement, tant Hitler que ses services de renseignement, avaient donné des ordres contraires : ne pas recruter d’agents parmi les autonomistes alsaciens (voir Ph. Bankwitz, Les chefs autonomistes, Saisons d’Alsace n°71, p.56).

Mais le clou est pour la fin où l’auteure qualifie Roos « d'arme secrète du IIIe Reich » ! Apothéose d'un portrait mensonger réalisé pour diffamer un homme qui, rappelons-le, a été fusillé sans que la moindre preuve de sa culpabilité soit apportée par le tribunal militaire.

 

Arrêtons là l’inventaire des aberrations contenu dans cet ouvrage tant elles sont nombreuses. Mais le problème majeur que pose ce « roman qui s'inspire de faits réels (sic) » est qu’il a, depuis les années 2010, servi de référence historique pour la rédaction de biographies ou d’articles sur Karl Roos, les auteurs se copiant les uns les autres. D’ailleurs, il a été réédité en 2016.

On peut donc effectivement parler d'un roman dont le but est d’intoxiquer les esprits ! Rien à voir avec un ouvrage historique soucieux du respect du factuel et donnant les références des citations ou des faits évoqués ! BW

 

 

[1] Écrit l’auteure dans la postface.

[2]https://leslecturesdelonclepaul.over-blog.com/article-viviane-janouin-benanti-le-double-visage-du-dr-karl-roos-nids-d-espions-en-alsace-lorraine-115888835.html

[3] Voir Der Komplott-Prozess von Besançon vom 10 Juni - 22 Juni 1929, éd. Alsatia Colmar, 1929.

[4] Jean-Claude Streicher, André Viguié, dernier préfet de la IIIe République à Strasbourg, puis préfet pétainiste à Marseille, 10 avril 2021.

[5] Nouveau Dictionnaire de Biographie Alsacienne (NDBA).

[6] Interview de Bernard Vogler dans le mensuel Rot un Wiss n°230, février 1997, p.5.

[7] Lothar Kettenacker, Nationalsozialistische Volkstumspolitik im Elsass, Deutsche Verlags-Anstalt Stuttgart, 1973, p.32.

 

Note de mise en garde sur Wikiwand (https://www.wikiwand.com/fr/Charles Roos)

« Comme il est précisé dès les premières pages de l'ouvrage, il s'agit d'un roman qui « s'inspire de faits réels ». En effet, mettant en scène des personnages historiques comme Charles Roos, Robert Ernst ou le résistant Joseph Weill, l'auteure use de sa liberté de création et invente des situations qui ne correspondent pas à la réalité historique et pour lesquelles le roman ne fournit d'ailleurs aucune source.

Le texte de présentation, en quatrième de couverture, raconte qu'Hitler aurait chargé Robert Ernst de « recruter » en Alsace, il qualifie Karl Roos d'« arme secrète du IIIe Reich » et affirme qu'il est « devenu national-socialiste ». Il attribue également au docteur Joseph Weill la création, avant 1939, d'une « résistance juive opérationnelle » et d'un « puissant réseau de renseignements » en Alsace. Toutes ces affirmations relèvent bien de la fiction puisque aucune source historique ne peut venir les étayer ».

 

Quelques exemples des méfaits du roman de Viviane Janouin-Benanti :

Dans sa recension de mon livre « Karl Roos, un autre Dreyfus alsacien », le journaliste Olivier Brégeard, écrit dans L’Alsace du 16.3.2021 : « Le rapprochement avec Alfred Dreyfus peut aussi faire grincer des dents. D’autant que Viviane Janouin-Benanti évoquait, dans son livre, une action de membres de la communauté juive de Strasbourg, qui aurait permis de livrer à la police française des documents compromettants sur Karl Roos ». Le journaliste, en se référant au « roman » de Janouin-Benanti, qui ne donne aucune source, semble avoir pris pour argent comptant les divagations historiques de l’auteure !

Sur la fiche wikipedia, relevée en date du 23.9.2020 et consacrée à Karl Roos, on s’aperçoit que le « roman » de Janouin-Benanti est cité  une fois sur quatre comme document de référence historique.

 

 

 Pour en finir avec les plus gros mensonges

 

1/ L’origine alsacienne de Karl Roos est « douteuse »  

Faux ! Philipp Karl Roos est né le 7 septembre 1878 à Surburg (Surbourg)[2], près de Weissenburg (Wissembourg), dans une famille de vieille souche alsacienne.

Côté paternel, il est issu d’une longue lignée d’instituteurs alsaciens. À Surburg, son père, Nicolas (Nikolaus), né le 21 octobre 1842 à Jetterswiller (Jettersweiler)[3] près de Zabern (Saverne), est instituteur - comme l’étaient son père et son grand-père avant lui -, secrétaire de mairie et organiste.  Au moment de la naissance de Karl, il était le directeur de l'école. C’est sous Napoléon III qu’il fut formé au métier d’instituteur.  La maison natale de Karl était l'ancienne école de garçons à côté de l'église collégiale. Elle a été rasée il y a une vingtaine d'années et remplacée par une médiathèque moderne... à côté de l'église millénaire !!

Sa mère, Marie-Anne (Maria) Buchert, est née à Durrenbach (Dürrenbach), une région historique et culturelle d’Alsace, le 13 octobre 1848[4]. Elle est la fille du maire du village.

Roos est donc un Alsacien de « pure souche » (« Roos » est un ancien nom de famille juif).

 

Jetterswiller - Etat civil - Table décennales 1833-1842 - n° d'ordre 75 : Roos Nicolas (père) né le 21.10.1842

Durrenbach - Etat civil - Tables décennales 1843 - 1852 - n°d'ordre 52 : Buchert Marie-Anne (mère) née le 13.10.1848

D'ailleurs, c'est la carte modèle A qu'on lui attribua. Or, celle-ci n'était accordée qu'aux Alsaciens-Lorrains dont les parents et les grands-parents étaient nés en Alsace-Lorraine. Sans cette carte A, Roos n'aurait jamais pu ouvrir son collège à Strasbourg ou devenir inspecteur des Études Françaises dans les Écoles des Mines Domaniales de la Sarre.

 

2/ Karl Roos a « adhéré aux thèses nationales-socialistes »

Faux ! Roos n’a jamais adhéré ni prôné l’adhésion au national-socialisme, ni au Führerprinzip ! On ne trouve d’ailleurs aucune référence aux idées nationales-socialistes, ou à l’irrédentisme, dans le programme de la Landespartei (voir document n°5). Au contraire, attaché aux grands principes démocratiques, Roos était en opposition constante avec certains jeunes du parti qui, comme Bickler ou Schall[5], avaient cédé aux sirènes nazies : « De la dictature et du fascisme nous ne voulons rien savoir », s’exclama-t-il le 22 avril 1934[6] au congrès de la Landespartei à Strasbourg. Deux ans plus tôt, il avait déjà insisté sur le fait que la Landespartei devait rester « indépendante de toute influence étrangère, d’où qu’elle vienne »[7] !

D’ailleurs, dès 1929, lors du procès de Besançon, il avait tenu à dire qu’il était « opposé à tout extrémisme dans son parti » et qu’il était « pour une politique mesurée »[8].

 « Roos s’est toujours tenu sur la réserve, désapprouvant l’extrémisme nazi de Bickler, disant qu’on ne pouvait pas tout désapprouver en France à moins d’approuver totalement les méthodes hitlériennes », relève le contrôleur général de la Sûreté nationale, Monnard, dans son rapport de clôture d’enquête du 6.2.1939[9].

C’est d’ailleurs pour cette raison que les jeunes de l’aile extrémiste du parti[10] chercheront en permanence à l’évincer, l’obligeant ainsi à se battre sur un deuxième front, au sein même de son propre parti. Son incarcération en février 1939 fut donc considérée comme une aubaine par les tenants de la frange brune du parti qui se retrouvaient ainsi débarrassés d’un gêneur.

Il y eut cependant quelques lignes idéologiques de convergence. Ainsi, à l’instar des nationaux-socialistes, les autonomistes autour de Roos étaient souvent restés attachés aux notions d’ordre, de discipline, de propreté, d’éducation stricte de la jeunesse… en vigueur dans le Reichsland, un pays bien administré et dont ils avaient gardé la nostalgie. Les deux partageaient également la même détestation du parlementarisme, qui rend l’État à la discrétion des partis, et alors en pleine déliquescence en France.

De même, comme la plupart des Heimatrechtler viscéralement attachés à la langue et à la culture alsaciennes, Roos avait adhéré à l’idéologie du Volkstum. C’est sur ce point que les détracteurs de l’autonomisme alsacien s’appuieront, après la guerre, pour établir un parallèle avec le deutsche Volkstum utilisé ad nauseam par les nationaux-socialistes allemands. Or, loin de la folie raciale des nazis et leurs fumeuses théories, l’idéologie du Volkstum de Roos n’était qu’un ethnisme axé sur la défense de la Muttersprache. Elle était très différente de l’idéologie beaucoup plus intolérante du « deutsche Volkstum » des nazis - qui détournèrent le concept dans un sens purement racial - et que leur tyrannie discrédita totalement. 

La Landespartei de Roos avait sa logique idéologique propre qui plaçait l’Alsace et sa langue au centre de toutes ses préoccupations : Roos menait une lutte pour l’émancipation de sa Heimat et la reconnaissance de ses droits « naturels » bafoués, tandis que les nazis menaient une effroyable croisade racialo-nationaliste pour imposer une hégémonie. Le premier menait une lutte de libération, tandis que les seconds s'engageaient dans une entreprise de domination. Les deux mentalités étaient donc de nature totalement différente.

À maints égards, les points de divergence entre la ligne idéologique de la Landespartei et celle des nazis étaient nombreux : le parti de Roos mettait sur un pied d’égalité la langue allemande et la langue française, alors que les nazis imposaient l’allemand comme langue unique ; il rejetait la guerre et le nationalisme et prêchait la réconciliation franco-allemande et le rapprochement avec l'Allemagne. Or, prôner le rapprochement franco-allemand et la paix, était alors interprété par les nationalistes français comme un blanc seing donné à Hitler pour imposer sa dictature et, par ricochet, la preuve de l'adhésion des autonomistes à l’idéologie nationale-socialiste. Or, Roos et son parti étaient pourtant sur la même ligne que la Tribune Juive qui, en couverture dans son édition du 7.4.1933 (n°14/15, p.209), écrivait ceci dans sa rubrique Le Billet strasbourgeois : « Ce n’est que le rapprochement allemand qui puisse nous procurer la sécurité dans l’assurance économique (…) Nous sommes obligés de nous mettre au service de l’idée qui garantit le mieux la paix (…) Si, ce qui est peu probable, Hitler nous offrait une alliance ou simplement une collaboration loyale, il faudrait l’accepter (…) Nos sentiments pour la croix gammée ne nous empêchent pas de soutenir une politique qui promet d’éviter les futures batailles ». Le parti de Roos ne disait alors pas autre chose !

De même, opposée au système capitaliste et aux puissances d’argent, qu’incarnait la bourgeoisie francophile inféodée à Paris et vivant de l’exploitation du travail du peuple alsacien, la Landespartei rêvait d’un authentique socialisme. Celui-ci était imprégné des notions de justice sociale, d’égalité et d’équité pour tous, se distanciant ainsi du socialisme dégénérescent et perverti de la NSDAP où le Führer avait pactisé avec le grand capital, comme le relève l’historien K.-Heintz Rothenberger (p.203). 

Autres différences, la Landespartei réclamait le droit de vote pour les femmes alors que, dans le même temps, les nazis cherchaient à les exclurent de la vie politique allemande (la République de Weimar leur avait accordé le droit de vote et d'éligibilité dès le 19.1.1919 ; les Françaises attendront encore jusqu'en 1944).

Idem pour la peine de mort : les autonomistes de la Landespartei étaient opposés à la peine de mort (voir le Manifeste autonomiste du 25.9.1927 publié dans la Zukunft du 28.9.1927), alors que pour les nazis elle constituait un moyen courant pour se défaire des « éléments incorrigibles », en même temps qu'un élément de dissuasion pour les opposants politiques.

Enfin, contrairement aux nazis qui manifestaient un anticléricalisme virulent, Roos et la Landespartei ont toujours rejeté fermement toute hostilité vis-à-vis des Églises. Ils prêchaient la tolérance envers toutes les religions, alors que les nazis voulaient les éradiquer pour les remplacer par le national-socialisme qu’ils voyaient comme la nouvelle religion (« Jetzo, der Heiland Hitler gebeuts, - Schlagen wir Christus ans Hakenkreuz », pouvait-on lire, juste après la prise du pouvoir par Hitler en mars 1933, sur des affiches, placardées notamment dans les régions catholiques[11]). À la Landespartei on s’en indigna ! Roos, qui présida aux destinées du parti depuis sa création, n’est-il pas mort en chrétien ? 

Reste que Roos était profondément germanophile... mais cependant nullement anti-français. Formé à l’école du Reichsland dans lequel se situait toujours tous ses repères et dont il garda toujours la nostalgie, son affectif penchait vers le peuple allemand et sa culture qu’il connaissait bien.

Cette disposition le conduira à faire montre d’une certaine ambiguïté à l’égard du nouveau pouvoir en Allemagne. On le lui reprocha souvent, même au sein de son parti. En effet, en dépit de son attachement sincère à la démocratie et aux libertés qui y sont attachées, il ne pouvait se résoudre à condamner le peuple allemand à travers son régime : la « solidarité ethnique » qui ne cessait de le tenailler eut pour effet de le paralyser et de l'amener à réfréner ses critiques à l'égard du nouveau régime, voire de le conduire à une certaine cécité ! C'est le reproche qu'on peut lui faire.

Et pour finir, il faut tout de même se poser cette question : comment Roos, l’autonomiste alsacien de la première heure, ennemi des nationalismes, aurait-il pu se reconnaître dans le nazisme, qui n’était qu’un jacobinisme brun avec la même obsession du centralisme et la même exaltation de la nation unitaire ? Difficile à concevoir ! « Wagner peut célébrer un Roos mort comme "combattant de la germanitude", un Roos vivant lui aurait sans doute procuré fort peu de plaisir, et certainement pas d'approbation pour la politique ordonnée par Hitler », note Marcel Stürmel (in Karl Roos, un autre Dreyfus alsacien ? p.158). 

 

3/ Karl Roos était un espion

Cette accusation, formulée uniquement par son chauffeur Julien Marco[12], ne tient pas et ceci pour plusieurs raisons :

- Roos était probablement l’homme le plus surveillé d’Alsace et donc le moins apte pour remplir des missions d’espionnage notamment militaires : ses moindres faits et gestes étaient observés par la police qui le pistait 24h/24h.

Dès 1933, Hitler a interdit à ses services de renseignements de recruter des autonomistes alsaciens, comme le confirmera, en 1946, le chef de l’Abwehr du Gau Baden (Freiburg) Erik Knabbe au commissaire de police judiciaire Fernand Heinis [13]: « Il a été interdit à notre service d'utiliser ces personnes (autonomistes) », précise-t-il lors de son audition du 15.4.1946. Confirmation en est donnée par l’historien Philip Bankwitz qui écrit : « Les professionnels allemands de l’espionnage avaient reçu des ordres pour ne pas recruter leurs agents parmi les autonomistes en Alsace »[14]. Encore fin janvier 1938, l'hebdomadaire mulhousien L'Express révélait qu'une circulaire secrète du ministre de la propagande Goebbels ordonnait à ses services de « se tenir à distance de la question alsacienne, de ne formuler aucune revendication allemande et de ne pas soutenir les revendications autonomistes concernant l'Alsace-Lorraine » (Die Heimat février. 1938 p.33) 

- Roos ne pouvait rien apprendre aux Allemands dont les services de renseignements avaient réussi à infiltrer de nombreux agents en France. Dans l’entre-deux-guerres, l’Abwehr possédait deux grandes stations qui se partageaient le territoire français (l’Alsace était couverte par le poste de l’Abwehr de Stuttgart). Dès 1936, Violette Morris aurait livré une partie des plans de la ligne Maginot à l’Allemagne nazie.

Le tribunal ne put jamais prouver qu’il avait espionné et, à plus forte raison, qu’il s’était livré à l’espionnage militaire. Roos était un intellectuel féru de poésie et de littérature, sans accointance aucune avec les milieux militaires français. Il était pacifiste et militait pour la paix entre les peuples : « Le nationalisme pousse les peuples à la haine et à l’avidité impérialiste qui conduiront à de nouvelles guerres entraînant détresse, misère et destructions. Face au nationalisme haineux et agressif qui ne peut amener que du mauvais, nous exigeons un véritable amour des gens, une réconciliation sincère entre les peuples et la protection des faibles et des petits peuples (…) Nous sommes des adversaires résolus du nationalisme car celui-ci est véritablement la peste de notre siècle »[15], martèle-t-il à l’assemblée annuelle de la Landespartei du 14.2.1932 à Strasbourg.

- Les prétendues « missions » d’espionnage militaire dont Julien Marco a prétendu avoir été chargé par Roos, par leur côté rocambolesque, font sourire : elles auraient pu être effectuées par n’importe quel quidam, par n’importe quel touriste allemand.  

- Au final, Roos n’avoua jamais avoir espionné. Jusqu’au poteau d’exécution il clama toujours son innocence : « les Français n’avaient pas la preuve de sa culpabilité »[16], explique Bernard Vogler. « On ne peut toujours pas dire avec certitude s’il s’agissait d’un meurtre judiciaire ou si Roos avait effectivement espionné », remarque pour sa part K.-Heinz Rothenberger[17]. De son côté, l’historien Léon Strauss estime qu’« il est difficile de trancher (le cas Roos) tant que les archives de la justice militaire resteront fermées aux historiens »[18].

Or, en droit, le doute doit toujours profiter à l’accusé, ce qui ne fut pas le cas pour Roos !

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 Jean-Paul Sartre évoque l’espionnite qui s’est emparée des militaires pendant la "Drôle de Guerre" :

Les Carnets de la drôle de guerre de J.-P. Sartre s'arrêtent à la date du 28 mars 1940. Mais ils vont se prolonger à travers ses lettres au Castor (Simone de Beauvoir), qui ont été publiées par Gallimard en 1983. Sartre est alors stationné à Morsbronn.

À la date du samedi 25 mai 1940, il écrit qu’une espionnite aiguë s'est emparée de la troupe comme du commandement. « Il y a des espions partout, écrit Sartre. On les arrête par grappes et puis on les fusille un peu de-ci de-là. Il n'est pas rare qu'on dise : tu sais le chef de gare de ..., tu l'as bien vu l'autre jour en passant ? Eh bien, il est fusillé, etc. Chacun a vu un espion, a été sur le point de le saisir, et puis naturellement l'espion s'est échappé. Mais le fait est qu'il y en a, et sans doute leur existence n'est-elle pas étrangère à de bizarres remaniements qui se font dans notre division. ». Dimanche 26 mai, l'espionnite sévit toujours : « Le bruit court que les gens les plus inattendus ont été fusillés. »

 

4/ Karl Roos était séparatiste 

Faux ! Ni Roos, ni son parti, la Landespartei, n’étaient séparatistes (contrairement aux communistes). Sur cette question Roos a toujours été très clair : « Nous autres, les autonomistes, nous ne sommes pas un parti séparatiste. Nous soulignons le fait afin de répondre par avance à nos adversaires »[19], a-t-il déclaré solennellement le 25 septembre 1927 à Strasbourg lors de la création de l’Autonomistische Landespartei dont le programme réclame l’autonomie politique pour l’Alsace-Lorraine « dans le cadre de la France ».

A l’instar du Heimatbund, Roos et son parti constatent alors que les Alsaciens-Lorrains forment une minorité nationale, mais ils récusent fermement tout reproche de séparatisme : « Le parti autonomiste repousse l’accusation de séparatisme, car l’autonomie de l’Alsace-Lorraine est réalisable dans le cadre de l’Etat français », précise le programme[20]. L’autonomie qu’ils réclament s’inscrit dans la droite ligne de la pensée fédéraliste (L’Unabhängige Landespartei fondée un mois plus tard reprendra ensuite ce programme)! 

A maintes reprises Roos continuera à exprimer son rejet du séparatisme : « L’autonomie n’est pas la même chose que le séparatisme. Nous ne luttons pour nos droits et notre liberté alsacienne que dans le cadre des lois que nous avons trouvées dans cet Etat »[21], expliqua-t-il aux jurés du tribunal de Besançon (1929), en ramenant l'autonomie principalement à une question culturelle, comme le note L'Alsace Française du 23.6.1929. Dans la foulée, il en profitera d’ailleurs pour dénoncer les manipulations policières. Ainsi, après avoir rappelé qu’il a combattu de toutes ses forces la revendication d’un plébiscite du baron Claus Zorn von Bulach, il tient à préciser que, lors de l’assemblée constitutive de la Landespartei, il n’a jamais déclaré « Nous allons aller à Genève », contrairement à ce qu’affirme la police[22]. Dans son exposé devant le tribunal, le Dr Roos précise de même que les Alsaciens « veulent remplir loyalement leurs devoirs civiques de citoyens français, et que lui-même, en dépit de toutes les calomnies, continuera à le faire à l’avenir »[23]. L’année précédente, dans son ouvrage Politik und Gewaltpolitik in Elsass-Lothringen, il avait déjà écrit : « On peut être autonomiste tout en étant un citoyen loyal, aussi le reproche fait à cette opinion d’être « antinationale » n’est-il pas mérité »[24]. Favorables à l'autodétermination, les communistes orthodoxes  lui reprocheront alors son trop grand loyalisme à l'égard de la France en le traitant de « laquais de Poincaré » (Der Elsässer 15.2.1939).

En octobre 1931, lors de la campagne des cantonales à Strasbourg, la ELZ termina un article par cette phrase qui prêta à polémique, « Her mit dem Sebstbestimmungsrecht », que le journal Le Temps interpréta immédiatement comme un engagement pour le séparatisme. Or, dans toutes les réunions publiques, Roos avait toujours pris soin de préciser que « la préservation des intérêts alsaciens à travers l'autonomie, ne pouvait être envisagée que dans le cadre de l'Etat français » (Die Heimat n°11, 1931, p.325). La ELZ fut ainsi contrainte de préciser sa position.  Dans un long article, elle dira « reconnaître comme une réalité la situation résultant du traité de Versailles : L'Alsace-Lorraine est donc une partie intégrante de l'Etat français », ajoutant : « C'est en partant de cette réalité que nous demandons l'autonomie parce que nous l'estimons indispensable. Au lieu d'autonomie, on pourrait aussi bien dire : la reconnaissance des droits de notre patrie (...) L'entrée dans la communauté étatique française n'a pas révoqué notre droit à l'autodétermination en tant qu'entité linguistique et culturelle ». L'article se termine par cette phrase reprise d'une déclaration de Roos : « Wir sind autonomisten, keine Separatisten » (Die Heimat n°11, 1931, p.325).

« La Landespartei n’était pas séparatiste en ce sens qu’elle aurait activement favorisé le retour de l’Alsace-Lorraine au Reich », note Karl-Heinz Rothenberger[25].

En Alsace, seuls les communistes - tant les orthodoxes que ceux du Parti Communiste-Opposition de Mourer/Hueber - prônaient la séparation avec la France. Eux se revendiquaient ouvertement du séparatisme, contrairement à Karl Roos qui l'a toujours rejeté. Il suffit de se reporter aux discours de Maurice Thorez :
- à Strasbourg, le 13.10.1931, il revendiquait « le droit à l’autodétermination de l’Alsace y compris la séparation avec la France » ;
- à Berlin, le 15.1.1933, soit deux semaines avec l'accession d'Adolf Hitler à la chancellerie, Maurice Thorez réclamait le droit de l'Alsace-Lorraine à l'autodétermination, ainsi que le droit pour tous les groupes de langue allemande de s'unir à l'Allemagne (Alfred Grosser, La Croix, 15.7.2014);
- à la chambre des députés, le 4 avril 1939, il déclarait toujours : «  Nous estimons que l’autonomie n’est pas une revendication suffisante. Dans le cadre de la France, elle laisse subsister la domination impérialiste » (in Documents de l’histoire de l’Alsace, Ed. E. Prévot Toulouse, 1972, p.455/56).
 
On trouvait également des séparatistes dans les rangs de la Jungmannschaft de Hermann Bickler, un parti qui n'a jamais eu d'élus.
 

Une monstrueuse parodie de justice

Son procès fut entaché d’irrégularités : procédure d’instruction bâclée menée uniquement à charge, droits de la défense entravés à de nombreuses reprises[26] (copies du dossier non transmises à temps aux avocats par ailleurs invités trop tard à l’audience, 2 des 3 défenseurs absents au procès, la plupart des témoins à décharge empêchés de témoigner…). Au final, le tribunal ne put apporter aucune preuve solide pour étayer l’accusation !

Les faits énoncés ci-dessus font écrire à l’historien Lothar Kettenacker, dans un ouvrage de référence, que la condamnation à mort du Dr Roos fut « un crime judiciaire »[27].

 

Bernard Wittmann - Historien

 

Morceaux du sarcophage de Karl Roos jeté du haut de la tour 

de la Hünenburg à la libération. Visiblement, les restes du sarcophage brisé ont ensuite été fracassés

à l'aide d'une masse et jetés sur un tas. Au milieu des débris, une couronne mortuaire desséchée.

(source: revue Cigogne, Grande revue illustrée de la famille - n°1 dimanche 17.2.1946 - Strasbourg 17-19 rue de la Nuée Bleue)

 

[1] Roman historique de Viviane Janouin-Benanti, Le double visage du Dr Karl Roos. Nids d’espions en Alsace-Lorraine, 2012.

[2] Etat-civil de Surbourg – Registre des naissances 1878 – n°27 (consultable sur internet).

[3] Réf. Etat-civil de Jetterswiller – Table décennale 1833-1842 – n°75 (consultable sur internet).

[4] Réf. Etat-civil de Durrenbach – Table décennales 1843-1852 – n°52 (consultable sur internet).

[5] Paul Schall était directeur de la ELZ (co-directeur avec Camille Dahlet jusqu’au retrait de ce dernier en septembre 1933).

[6] Die Heimat n°5, mai 1934, p.140 (« Von Diktatur und Faschismus wollen wir nichts wissen »). Parlant au nom de la Landespartei, Hermann Bickler avait déclaré à la tribune que « la responsabilité devant la communauté et la liberté de penser (« die Freiheit der Überzeugung ») sont au centre de la pensée autonomiste » (Die Heimat n°5, mai 1934, p.137)

[7] Assemblée annuelle de la Landespartei le 14.21932 au Sängerhüss à Straßurg (in Der Jahres-Kongress der Autonomistische Arbeitsgemeinschaft, 14 Februar 1932, Imprimerie Charles Hauss – Straßburg, p.46/47).

[8] Der Komplott-Prozess von Besançon, vom 10. Juni – 22. Juni 1929, Verlag Alsatia, 1929, p.20.

[9] Affaire Roos : Rapport de clôture d’enquête n°1990 du 6.2.1939 du contrôleur Général de la Sûreté nationale Monnard et adressé au directeur général de la Sûreté nationale à Paris. 

[10] Ils se retrouvèrent au sein de la Jungmannschaft de Bickler après la rupture de 1936.

[11] Die Heimat, n°5 mai, 1937, p.159.

[12] Qui s’avéra ensuite être un agent double (Source : Marcel Stürmel, Zwischen Hammer und Amboß).

[13] Source : Affaire Jean-Pierre Mourer, rapport d’audition de Erik Knabbe n°357/10 du 15.4.1946.

[14] Philip Bankwitz, Les chefs autonomistes alsaciens 1919-1947, Saisons d’Alsace n°71, Istra, 1980, p.56.

[15] Der Jahres-Kongress der Autonomistischen Arbeitsgemeinschaft, 14 Februar 1932, op. cit., p.48.

[16]  Bernard Vogler, Rot un Wiss n°230, fév. 1997, p.5. 

[17] Karl-Heinz Rothenberger, Die elsaß-lothringische Heimat- und Autonomiebewegung zwischen den beiden Weltkriegen, Herbert Lang Bern/Peter Lang Frankfurt/M, 1975, p. 243.

[18] Léon Strauss, NDBA, éd. Féd. des Societés d’Histoire et d’Archéologie d’Alsace, 1998, cahier n°32, p.3281.

[19] Pierri Zind, Alsace-Lorraine une nation interdite 1870-1940, éd. Copernic, 1979, p.418.

[20] Pierri Zind, Alsace-Lorraine une nation interdite 1870-1940, op. cit., p.421.

[21] Der Komplott-Prozess von Besançon, vom 10. Juni – 22. Juni 1929, Verlag Alsatia, 1929, p.20.

[22] Der Komplott-Prozess von Besançon, vom 10. Juni – 22. Juni 1929, op. cit., p.20.

[23] Der Komplott-Prozess von Besançon, vom 10. Juni – 22. Juni 1929, op. cit., p.19.

[24] Karl Roos, Politik und Gewaltpolitik in Elsaß-Lothringen, éd. Carl Fricke, Zürich, 1928, p.122.

[25] Karl-Heinz Rothenberger, Die elsaß-lothringische Heimat- und Autonomiebewegung zwischen den beiden Weltkriegen, op. cit., p.240.

[26] D’après des notes de l’instituteur René Goosz, beau-frère de Roos, datées du 27.3.1947 et qu’il a remis à Marcel Stürmel (in K.-Heinz Rothenberger, Die elsaß-lothringische Heimat- und Autonomiebewegung zwischen den beiden Weltkriegen, op. cit., p.323)

[27] Lothar Kettenacker, Nationalsozialistische Volkstumspolitik im Elsass, Deutsche Verlags-Anstalt Stuttgart, 1973, p.243.