APRÈS TURCKHEIM, BIENTÔT BRUMATH ???

Après le monument de la honte de Turckheim, érigé à la gloire du criminel de guerre Turenne sur les lieux d’un de ses crimes, Brumath aura bientôt le sien ! En effet, le 25 décembre dernier, les DNA[1] nous apprenaient que la municipalité de Brumath allait édifier une statue de bronze à la gloire du généralissime romain Julien l’Apostat (331-363), empereur de 361 à 363, que les édiles de la ville voudraient bien honorer du titre de libérateur de Brumath ! La sculpture a été confiée un artiste polonais habitant Ruciane-Nida en Pologne. D’après le quotidien, le coût global de l’érection de la statue et de l’éclairage est évalué à 43 348 € ! Les Gilets jaunes, les contribuables de Brumath ou les défenseurs des classes bilingues ABCM, qui manquent cruellement de financement public, apprécieront ! A croire que le pays ne traverse aucune crise sociale… De plus, le choix du personnage, apostat et chef de guerre brutal « qui ne rêvait que de massacres », n’est pas des plus judicieux, c’est le moins qu’on plus dire. Comme le suggérait le Conseiller J.-M. Delaye, une figure historique comme Spartacus, esclave révolté qui sut se libérer de ses chaines, aurait eu au moins une forte valeur symbolique de liberté. 

Ce qui vaut à Julien l’Apostat cette reconnaissance de la ville, c’est d’avoir, entre 355 et 357, massacré des milliers de paysans alamans alors installés entre Vosges et Rhin, dans ce qu’on appellera l’Alsace. Cette installation a commencé dès la fin du IIIe siècle et s’est intensifiée suite à une donation (350) de l’empereur romain d’Orient Constance II (Constantius), qui, pour s’assurer du concours des Alamans dans sa lutte contre l’usurpateur Magnence (qui venait d’assassiner l’empereur légitime Constant), leur accorda toute la rive gauche du Rhin jusqu’à Mainz y compris l’Alsace. D’après le philosophe et rhéteur grec Libanius (314-393)[2], le roi alaman Chnodomar disait posséder une lettre de Constance II qui en attestait.

Dès lors, les Alamans, profitant d’un repli en Italie des troupes romaines mobilisées dans la lutte opposant Constance II et les usurpateurs Magnence et Décence, s’étaient installés en nombre en Alsace jusqu’à occuper tout le nord du pays. Bientôt, ils occuperont les villes de Seltz, Strasbourg, Saverne, Brumath… et au-delà, toutes les villes rhénanes jusqu’à Mainz. Paysans-pasteurs avant tout, ils se mettent immédiatement à cultiver les terres offertes spontanément par Constance II.

Mais les Alamans, ne résistent pas à la tentation d’agrandir leur nouveau territoire en direction de l’actuelle Moselle… ce qui pousse Constance II à réagir. Dans l’intention d’affronter les rois alamans Gundomar et Vadomar qui ont entrepris de conquérir la Suisse, il pousse avec son armée jusqu’à Kaiser-Augst. Finalement, son équipée se solde par un échec et il se trouve forcé de signer un traité de paix avec eux (354). Inquiet du danger, l’année suivante, Constance II confie à son cousin Julien, gouverneur des Gaules et futur empereur (361 à 363), la mission de chasser les Alamans et de rétablir l’ancienne frontière romaine le long du Rhin (355).

Julien l’Apostat était un personnage cultivé mais brutal et très impopulaire. D’après Ammien Marcellin, il ne « rêvait que de fracas de batailles et massacres de Barbares ».

L’année suivante, depuis la Bourgogne, il se dirige vers le Nord et traverse la Lorraine pour aller reprendre l’Alsace des mains des Alamans. Près de Tarquimpol (Teichenphul) (près de Dieuze en Moselle), ses troupes tomberont dans une embuscade tendue par les Alamans. La bataille se termine par une victoire à l’arraché des légions romaines (356). De là, Julien se précipite sur Brumath, Brocomagus, l’ancienne capitale des Triboques (des "Germains" précise César), occupée par les Alamans. Il y défait une troupe de Germains et massacre de nombreux habitants qui cultivaient pacifiquement les terres alentour[3]. Ammien Marcellin nous raconte cette bataille : « A l’approche de Julien, une troupe de Germains vint à sa rencontre et tenta de lui livrer bataille. Mais lui-même sépara son armée en deux corps, et dès la prise de contact, alors que le combat commençait, les ennemis se retrouvèrent pris entre deux feux. Beaucoup furent pris, les autres massacrés dans l’ardeur du combat, le reste trouva son salut dans la rapidité de la fuite »[4]. Puis, prudent, il se replie sur Saverne qu’il fortifie. 

A la suite de quoi, il reprend sa marche triomphante vers Köln/Cologne où il signe une paix avec les Francs, avant de descendre à Sens pour prendre ses quartiers d’hiver.

En été 357, Julien l’Apostat reprend sa grande offensive contre les Alamans d’Alsace qui tenaient toujours la région et s’apprêtaient à moissonner (preuve d’un établissement ancien). Ses soldats débarquent inopinément dans les îles rhénanes « et massacrèrent indistinctement comme du bétail, hommes et femmes, sans faire aucune différence d’âge », nous dit Ammien Marcellin. Après ce nouveau carnage, il s’en va reconstruire les fortifications du castrum de Saverne. Là, il s’empare des moissons des paysans Alamans et les fait stocker dans la forteresse pour assurer la subsistance de la garnison romaine pour un an. Muni de provisions pour 20 jours, il se dirigea alors vers Strasbourg pour y affronter les Alamans du roi Chnodomar bien décidées à défendre leur terre entre Vosges et Rhin.

Le combat s’est engagé par une chaude journée d’été, le 25 août 357, à l’Ouest de Strasbourg entre les villages actuels d’Ittenheim et d’Oberhausbergen. L’affrontement est d’une extrême violence et se termine par la victoire in extremis, grâce à l’appui des mercenaires bataves, des troupes de Julien. Là encore, 6000 à 8000 guerriers alamans restent sur le carreau. Certains tentent de fuir désespérément vers le Rhin poursuivis par les Romains qui continuent la tuerie en se livrant à un massacre systématique des survivants, de sorte que « d’autres amas de morts, impossible à décompter, sont entrainés dans les eaux du fleuve ». Le philosophe Libanius, rapporte qu’ils assistèrent, « comme au cirque », à l’agonie des guerriers alamans systématiquement abattus lors de leur tentative de gagner à la nage l’autre rive du fleuve : « Le Rhin fut obstrué par ceux qui, ne sachant pas nager, s’y noyèrent. Les îles du fleuve furent remplies de cadavres », écrit-il dans son oraison funèbre à Julien.

Les Romains, jamais rassasiés de sang barbare, continuèrent ainsi le carnage après la bataille : « Aucun légionnaire ne laissa assouvir sa rage par le sang des blessés, ni son bras par des meurtres multipliés ; nul n’eut pitié d’un suppliant et ne lui fit quartier », écrit de son côté Ammien Marcellin. Quant aux rares rescapés de la boucherie, ils seront emmenés en esclavage.

Julien avait rétabli la domination coloniale romaine sur le Rhin ! Une nouvelle fois, l’impérialisme romain avait triomphé… cependant, pas pour longtemps !

Mais Julien l’Apostat est surtout connu pour avoir persécuté les chrétiens dans le but de rétablir le paganisme. D’abord diacre chrétien (arien), en 361, il abjura le christianisme et retourna au paganisme, d’où son nom de Julien-l’Apostat. Ennemi juré des chrétiens, il émit des lois anti-chrétiennes (17.6.362) et fit même exécuter quelques soldats chrétiens qui refusaient de renier leur religion.

Alors, à quand un monument à Haguenau à la gloire de l’incendiaire Labrosse, où à celle de Louvois qui ordonna la destruction totale de la ville en 1677 ? Jusqu’où poussera-t-on cette morbide manie alsacienne d’honorer des officiers et autres « traînes-sabres » qui ont répandu le sang dans notre pays, le sang de nos ancêtres ! Car les Alamans sont bien nos ancêtres, c’est d’eux en tout cas que nous tenons notre germanité !

En effet, malgré sa campagne victorieuse de 357, qu’il poussa en remontant le Main et en imposant de fortes rançons aux souverains alamans, malgré de nouveaux raides au-delà du Rhin en 358 et 359, Julien n’a pas mis fin à la présence alamane en Alsace[5]. Bientôt, les Alamans, dont certains étaient installés bien avant la venue de Julien dans le pays, dès la fin du IIIe siècle et avec l’accord des Romains, reprendront le contrôle politique de la région… où l’on parle largement l’alémanique jusqu’à aujourd’hui. 

Les victoires de Julien l’Apostat furent donc sans lendemain. A quoi bon célébrer le chant du cygne romain sur le Rhin supérieur ? Sauf à inscrire l’empereur romain dans une lutte bimillénaire entre mondes latin et germain pour la possession de l’Alsace et à vouloir en faire un héros annonciateur de la victoire du premier sur le second. On n’ose envisager qu’à l’heure de la coopération transfrontalière et de l’enseignement bilingue, la municipalité de Brumath permette, en toute conscience, la satisfaction de si malsaines visées.

Bernard Wittmann – Historien 22.2.2019

 

[1] DNA du 25.12.2018 – éd. Strasbourg-Campagne – p.29.

[2] Libanius, Eloge funèbre pour Julien, (365), 133.

[3] P. Zind, Brève histoire de l’Alsace, éd. Albatros, Paris, 1977, p.39.

[4] Ammien Marcellin, livre XVI, II ; traduction de J.-J. Hatt.

[5] L’historien Heinrich Büttner écrit : « Nach der Schlacht von 357 blieben die alamanischen Siedler im Elsass ruhig sitzen, mit und neben der noch vorhandenen älteren galloromanischen Bevölkerung, die nicht geflüchtet oder getötet war »  (in Heinrich Büttner, Geschichte des Elsass T.1 Thorbecke, Sigmaringen, 1991, p.39). 

Gilets jaunes : Passer à la territorialisation des revendications.

Le socle revendicatif commun à tous les gilets jaunes est à présent largement connu : pas d’augmentation des taxes sur le carburant, le gaz et l’électricité, plus de justice sociale par une meilleure répartition des ressources, salaires décents, hausse du SMIC, coup de pouce immédiat au pouvoir d’achat, référendum populaire, proportionnelle… Dans cette lutte, un nouvel axe d’opposition a émergé : les provinces et la « France périphérique » se dressent ensemble contre Paris et ses élites méprisantes coupés du peuple et du réel.

Ceci posé, il convient maintenant de passer à la deuxième étape du processus de contestation qui enfle, à savoir : la territorialisation des revendications prenant en compte la diversité des territoires et des situations locales. En effet, les spécificités revendicatives régionales doivent aussi être intégrées dans les « cahiers de doléances » qui ne manqueront pas d’être dressés pour les négociations à venir.

Le panel revendicatif de l’Alsace n’est évidemment pas le même que celui de la Bretagne ou de la Corse ! L’Alsace a des revendications particulières : institutionnelles (statut particulier), linguistiques (bilinguisme), écologiques (écotaxe, CGO), réformes structurelles... Au premier rang, car elle est existentielle, la revendication de la sortie du Grand Est demandée par 83% des Alsaciens et que seule l’organisation d’un référendum local pourra trancher démocratiquement. 

De là, l’urgente nécessité de procéder, dans chaque région, à l’élection de représentants du mouvement des gilets jaunes qui porteront les revendications propres à chaque région dans les négociations à venir avec le gouvernement. L’Alsace, région historique, devra avoir ses propres représentants. Quand cette étape de la représentation du mouvement sur une base régionale sera franchie, alors seulement la lutte pour l’instauration d’une démocratie de proximité, avec la mise en place d’un dispositif politique et institutionnel devant conduire au fédéralisme et à la fin du centralisme archaïque, antidémocratique et générateur d’injustices, pourra être engagée vraiment !

Bernard Wittmann – Historien (5.12.2018)

Traduction en langue française du texte paru au journal:

Europäisches Journal für Minderheitenfragen

European Journal of Minority Studies

Volume 11, No 3-4 2018.

>> Le texte complet en langure allemande est donnée dans le PDF en annexe. <<

 

C’est un fait : la plupart des Etats à travers le monde sont ethniquement hétérogènes du fait de l’histoire ou de frontières mal dessinées. Plus récemment, cette hétérogénéité a encore été accentuée par la mondialisation avec ses migrations de populations. De ce fait, la problématique des minorités se pose à de nombreux Etats, notamment en Europe, et les frictions ne sont pas rares. La Catalogne en est l’exemple le plus récent.
On peut d’ailleurs noter que la plupart des conflits à travers le monde ont pour origine des minorités se révoltant contre la discrimination dont ils sont l’objet de la part de la majorité ou contre le sort misérable qu’on leur impose.